Sri Srimad Bhaktivedanta Vamana Govami Maharaja
A l’occasion de Sri Vyasa-puja
7 janvier 2002, Sri Kesava Gosvami Gaudiya Matha, Siligudi
Traduit du Sri Gaudiya Patrika 54/1, publié dans Rays of the Harmonist n°10
Srila Vamana Maharaja, frère en Dieu de Srila Narayana Maharaja, était l’acarya qui présidait la Sri Gaudiya Vedanta Samiti. Il a quitté ce monde le 15 novembre 2004. En son honneur, nous traduisons une série de classes parues dans «Rays of the Harmonist» (Les rayons de l’harmoniste), magazine de la Sri Gaudiya Vedanta Samiti, inspiré du célèbre «Harmonist» de Srila Bhatkivinoda Thakura. Puisse Srila Vamana Maharaja se souvenir de nos humbles efforts à essayer de servir et nous accorder sa miséricorde.
Aujourd’hui est un jour spécial. Lors de l’avènement de Sri Guru, des Vaisnavas et de Bhagavan, des dispositions particulières sont prises pour les honorer. Les turyasramigana (sannyasis), dans la lignée de Sri Vyasa, célèbrent les gurus précédents, le jour de l’apparition respective de ces derniers. L’évocation et l’accomplissement du Vyasa-puja, ce jour-là, inclut en réalité l’adoration de Bhagavan Sri Vyasadeva et celle de toute la sampradaya Vaiyasaki (sampradaya dans laquelle le Srimad-Bhagavatam est récité par le fils de Vyasadeva, Sri Sukadeva Gosvami.) Si l’on s’écarte de la voie tracée par Vyasa, le guru-puja ne porte pas véritablement de fruits. Etant Sa prakasa-vigraha, Sri Vyasadeva n’est pas différent de Bhagavan Lui-même.
Pour Se révéler, Bhagavan S’est manifesté sous la forme sonore transcendantale du Veda-sastra. En outre, les Vedas, restant incompréhensibles pour une intelligence ordinaire, il était nécessaire de les expliquer et de les développer. C’est Bhagavan Lui-même, en tant que Vyasa, qui accomplit cette tâche. Il est le tattva-vastu en personne, la Réalité Absolue, et à moins qu’Il ne Se dévoile Lui-même, nul ne peut Le connaître véritablement.
Vedais ca sarvair aham eva vedyo vedanta-krid veda-vid eva caham. Sri Krishna dit (Bhagavad-gita 15.15): «En vérité, Je suis ce vastu (réalité) établi par les Vedas, Moi seul connais la portée de ces textes, et Je suis celui qui a révélé le Vedanta.» Hors l’anugatya (les conseils) de Vyasa, il n’existe donc aucun moyen véritable de connaître Bhagavan.
Sri Gurudeva, en tant que représentant de Sri Vyasadeva, révèle le bhagavat-tattva (vérités ayant trait à Bhagavan). A travers le guru-puja, c’est réellement le Vyasa-puja qui est accompli, et ceci constitue la vaisistya (le propre) de la Vyasanuga-sampradaya. Sri guru-tattva et sri vyasa-tattva sont identiques. Pour cette raison, Sri Vyasa-puja signifie offrir padya aux pieds pareils aux lotus de Sri Guru. Le disciple qui connaît le mano-bhistam de Sri Gurudeva, comprend que son guru désire, plus que tout, le voir s’absorber dans le parfait bhajana. Ce bhagavat-seva particulier n’est pas seulement une offrande externe, mais une offrande véritable de padya.
Les sastras enseignent :
tad-vijnanartham sa gurum evabhigacchet
samit-panih srotriyam brahma-nistham
«Pour comprendre correctement ces sujets, on doit approcher humblement un maître spirituel instruit à la perfection dans les Vedas et fermement dévoué à la Vérité Absolue, en apportant du bois pour le feu (de sacrifice).» (Mundaka Upanisad 1.2.12)
Le mot tad-vijnanartham ne signifie pas uniquement tattva-jnana (la connaissance de la Vérité Absolue), mais se réfère plutôt au tattva-jnana doté de vijnana (réalisation). En d’autres termes, on doit atteindre le tattva-jnana de prema-bhakti.
Dans la plupart des cas, appréhender le tattva-jnana conduit à la conception du brahma impersonnel, laquelle ne peut délivrer le jiva du sortilège de l’avidya (l’ignorance). Les êtres à l’intelligence matérielle ne peuvent comprendre ou concevoir l’entité transcendantale que les sastras nomment nirvisesa. Si le brahma était dépourvu de variété, d’où viendraient alors toutes les particularités et la diversité de ce monde?
Les impersonnalistes se sont forgés une conception du brahma (la Réalité Transcendantale), mais celui-ci n’est pas la représentation imaginaire qu’ils en ont. Aussi ne peuvent-ils jamais rien obtenir de bénéfique pour l’âme, du fait de la confusion qui entache leurs efforts depuis le début même de leur tattva-jijnasa (quête de l’Absolu).
Dès le préambule de son Vedanta-sutra, Sri Vyasadeva déclare: «athato brahma jijnasa». Ce qui signifie: «J’ignore l’identité du brahma et la relation qui m’unit à Lui. Je veux connaître ces vérités. Or, je n’aurais pas formulé cette demande si j’avais été en mesure de puiser le savoir en moi-même. J’ai, par conséquent, besoin d’un enseignant qui puisse m’accorder cette connaissance.» C’est pourquoi la nécessité d’un brahmajna-guru est soulignée dans ce sutra: gurum eva abhigacchet. Les termes gurum eva déclarent qu’il est impératif d’approcher un guru, seule voie qui permet de connaître le brahma vastu. Le mot abhigacchet contient l’idée d’abhigamana, qui signifie approcher un guru avec une attitude de service et de recherche sincère.
tad viddhi pranipatena
pariprasnena sevaya
upadeksyanti te jnanam
jnaninas tattva-darsinah
«Cherche à connaître la vérité en approchant un maître spirituel; enquiers-toi d’elle auprès de lui avec soumission, et tout en le servant. L’âme réalisée peut te révéler la connaissance car elle a vu la vérité.» (Bhagavad-gita 4.34)
L’abhigamana expliqué dans ce verset de la Gita désigne l’acte d’approcher un guru avec les intentions suivantes: pranipata, pariprasna et seva. Pranipata, l’abandon de soi, constitue la première obligation. La deuxième est pariprasnena, une recherche honnête, sincère, sans défiance, visant à connaître et comprendre la Vérité. Seva, l’attitude de service, vient en troisième lieu. Si ces trois conditions ne sont pas respectées, il n’y aura pas d’échange réel avec le guru.
dadati pratigrihnati
guhyam akhyati pricchati
bhunkte bhojayate caiva
sad-vidham priti-laksanam
«Les six manifestations d’échanges affectueux entre dévots consistent, d’une part à offrir aux purs dévots ce dont ils ont besoin et à recevoir d’eux le prasadi, leurs présents, d’autre part à leur révéler les réalisations personnelles concernant le bhajana et les interroger sur leurs réalisations confidentielles, ou encore à les nourrir affectueusement de prasada et à honorer avec grand amour celui qu’ils nous offrent. » (Upadesamrita 4)
En l’absence de priti (amour) profond pour le guru, on ne pourra comprendre ses sentiments.
C’est pourquoi, sans abhigamana, toute tentative d’obtenir le tattva-jnana ne sera que vaine perte de temps. On doit cependant examiner la personnalité et les traits propres de celui que l’on désire approcher. Les sastras affirment: srottriyam brahma-nistham. Le guru doit être brahma-nistha, fermement établi dans la réalisation de la Réalité Transcendantale, et situé dans le srautho-pantha, la lignée de réception orale des enseignements.
Seul ce lignage permet en effet de connaître la nature du brahma, la Réalité ou Entité Transcendantale. Bhagavan, la Vérité Absolue, ne peut être objet d’aucune spéculation mentale, argumentation ou logique séculières. Acintya khalu ye bhava na tams tarkena yo jayet, prakritbhyah param yaca tadacintasya laksanam. Il est au-delà de prakriti, la nature matérielle, aussi les raisonnements de ce monde demeurent-ils impuissants à Le saisir ou Le mesurer. De telles tentatives ne démontrent que leur manque d’intelligence. Excepté le srauta-pantha, il n’existe par conséquent aucun autre moyen de Le connaître ou Le comprendre.
Quel est le sens de srauta-pantha? Ce mode de transmission n’est pas comparable à la parampara des ignorants, qui véhicule les propos de n’importe qui, répétés ensuite par d’autres et ainsi de suite. Ici, Bhagavan en personne est l’énonciateur initial; quant à l’auditeur, il est un de Ses dévots les plus chers, formant les réceptacles de Sa grâce. Comme mentionné précédemment, à moins que le brahma ne Se révèle Lui-même, personne ne peut Le connaître parfaitement ainsi que le confirme Brahma, l’aïeul et Créateur de l’univers:
athapi te deva padambuja-dvaya-prasada-lesanugrihita eva hi janati tattvam bhagavan-mahimno na canya eko pi ciram vicinvan«O Prabhu, O Bhagavan, sans recevoir une particule de Ta grâce, personne ne peut Te connaître, même s’il Te cherche pendant une éternité.» (Srimad-Bhagavatam 10.14.29)
isvarera kripa-lesa haya ta yahare
sei ta isvara-tattva janibare pare
«Celui qui reçoit une infime portion de la faveur du Seigneur grâce au service de dévotion peut comprendre la nature de Dieu, la Personne Suprême.» (Caitanya-caritamrita, Madhya 6.84)
Ainsi, seuls ceux qui ont reçu une particule de miséricorde d’Isvara peuvent-ils percer Son tattva (la vérité ayant trait à Sa personne). Les sastras déclarent:
nayam atma pravacanena labhyo
na medhaya na bahudha srutena
yam evaisva vrinute tena labhyas
tasyaisa atma vivrinute tanum svam
«On ne peut obtenir le Seigneur Suprême par des explications expertes, une vaste intelligence, ou même par l’écoute assidue. Seul y parvient et contemple Sa forme personnelle celui qu’Il a Lui-même choisi.» (Mundaka Upanisad 3.2.3)
Quiconque, à l’aide de sa vaste érudition ou par l’acuité de son intelligence, pense comprendre Bhagavan et L’imaginer selon sa fantaisie se trompe. Tena labhya: seul peut L’atteindre celui qui Lui agrée.
Pourquoi Bhagavan communiqua-t-Il personnellement avec Brahma? La raison en est que ce dernier, après d’intenses efforts pour connaître Bhagavan, avait renoncé à la voie ascendante d’acquisition du Savoir et s’était abandonné au Seigneur, aussi Celui-ci lui révéla-t-il enfin les Vedas.
kalena nasta pralaye / vaniyam veda-samjnita
mayadau brahmane prokta / dharmo yasyam mad-atmakah
«Dieu la Personne Suprême dit: «Sous l’influence du temps, la vibration transcendantale que constitue la connaissance védique disparut au moment de l’annihilation. Etant Moi-même la personnification des principes religieux énoncés dans les Vedas, J’ai donc à nouveau énoncé ce savoir à Brahma lorsqu’advint la création suivante.» (Srimad-Bhagavatam 11.14.3)
Krishna dit: «Au début de la création, parce qu’il s’était abandonné à Moi, J’ai révélé le Veda, sabda-brahma (le son transcendantal), à Brahma.» Que trouve t-on dans les Vedas? «Dharmo yasyam mad-atmakah: ils contiennent le message et processus du bhagavat-dharma, par lequel on peut atteindre prema-bhakti envers Moi.»
yavan aham yatha-bhavo
yad-rupa-guna-karmakah
tathaiva tattva-vijnanam
astu te mad-anugrahat
«Par Ma grâce immotivée, puisse tout ce qui a trait à Moi, Mes véritables forme éternelle et existence transcendantale, Ma couleur, Mes qualités et actes, s’éveiller en vous par la réalisation spirituelle.» (Srimad-Bhagavatam 2.9.32)
«O Brahma! Je t’accorde la bénédiction de pouvoir réaliser (tattva-vijnana) le tattva (vérités établies se rapportant à Bhagavan) touchant à Ma personne, Mon bhava (nature), Ma forme, Mes qualités et activités.» Ainsi, le srauta-pantha tire-t-il son origine du tattva-vastu (Réalité Absolue) Lui-même, et les quatre sampradayas Vaisnava émanent-elles de Lui seul.
sampradaya-vihina ye mantras te nisphala matah
sri-brahma-rudra-sanka vaisnavah ksitipavanah
Les quatre sampradayas vaisnavas: Sri-sampradaya, Brahma-sampradaya, Rudra-sampradaya et Kumara-sampradaya, s’inscrivent toutes dans le srauta-pantha, tandis que le reste n’est qu’asrauta-vicara. Ce qui n’est pas reçu par transmission orale relève de l’élucubration. Ainsi, les personnes qui ne conçoivent que l’aspect nirvisesa (impersonnel et sans variété) du brahma, adhèrent-elles à l’asrauta-pantha. Pourtant, la vérité sur les traits personnels de Bhagavan est aussi démontrée dans ces mêmes srutis qui mentionnent Sa forme impersonnelle.
ya ya srutir jalpati nirvisesam
sa sabhidhatte sa-visesam eva
vicara-yoge sati hanta tasam
prayo baliyah sa-visesam eva
«Les mantras védiques qui donnent une description impersonnelle de la Vérité Absolue établissent, en définitive, qu’Elle est une personne. La compréhension du Seigneur Suprême inclut Ses deux aspects: impersonnel et personnel. Celui qui considère Dieu, la Personne Suprême sous ces deux formes peut alors véritablement comprendre la Vérité Absolue. Il sait que la conception personnelle est prévalente, du fait de l’immense variété des choses qui nous entourent. Il n’est rien qui ne soit diversifié, et nul ne peut prétendre l’avoir vu.» (Caitanya-caritamrita, Madhya 6.142)
Par conséquent, bien que ces deux perspectives soient parallèles, l’aspect personnel est en réalité plus important puisqu’il constitue le svarupa-laksana, la propriété intrinsèque du brahma. L’aspect impersonnel n’en représente qu’un tatasta-vicara, une caractéristique extrinsèque. C’est le vyatirek-vicara, l’aspect indirect (négatif). Nirvisesa signifie dépourvu de qualités matérielles, temporelles, et savisesa veut dire doté d’aprakrita-visesata (attributs transcendantaux), d’aprakrita-rupa (forme transcendantale), de guna (qualités) et d’aprakrita-vilasa (divertissements transcendantaux). En vérité, les deux considérations ont la même signification. Comment pourrait-il y avoir désaccord ou contradiction entre elles?
Ceux qui les trouvent contradictoires, tenant seul l’aspect impersonnel pour paramarthika (spirituel), et croyant l’autre faux ou temporaire, interprètent de façon fantaisiste les enseignements des Vedas et commettent une offense. Ils ne sont pas brahma-nistham, fermement établis dans le brahma. En accepter un aspect et rejeter l’autre, en le considérant défavorable, prouve bien ce manque de brahma-nistha. Mais Sri Gurudeva est brahma-nistham, ainsi peut-il concilier à la perfection les deux points de vue.
tasmad gurum prapadyeta
jijnasuh sreya uttamam
sabde pare ca nisnatam
brahmany upasamasrayam
“Toute personne sérieuse désirant obtenir le véritable bonheur doit rechercher un maître spirituel authentique et prendre refuge de lui par l’initiation. La qualification d’un maître spirituel est qu’il doit avoir réalisé les conclusions des écritures par délibération et argumentation, ainsi il doit être capable de convaincre les autres de ces conclusions. De telles personnalités importantes, qui ont parfaitement pris refuge du Seigneur Suprême, délaissant toutes considérations matérielles, doivent être considérées comme des maîtres spirituels authentiques.» (Srimad-Bhagavtam 11.3.21)
Quiconque désire connaître et comprendre, dans toute sa plénitude, le bonheur éternel le plus haut, et le moyen de l’atteindre, doit s’abandonner à un guru versé dans la réalisation du sabda-brahma (les Vedas) et du para-brahma (Bhagavan). Sabda-brahma signifie nama-brahma, vacaka-brahma, les vibrations sonores transcendantales des noms de Bhagavan, tandis que para-brahma désigne nami-brahma, vacya-brahma, Bhagavan Lui-même.
Sabda-brahma param brahma mamobhe sasvati tanu, vacyam vacakamity udeti bhavato nama svarupa-svayam: le guru authentique est une âme réalisée. Il connaît parfaitement ces deux svarupas (aspects) de Bhagavan. Ce n’est ni un prêtre ni un orateur professionnels. Il est tattva-darsi: il voit et réalise le tattva-vastu, lequel représente Bhagavan, Ses nama (nom), rupa (forme), guna (qualités), parikara (compagnons), lila (divertissements) et dhama (demeure).
Le tattva-vastu implique tout cela, et Sri Gurudeva est un tattva-darsi.
A suivre …
Traduction : Narayani Dasi
Correction : Devaprastha Dasa