Tridandisvami Sri Srimad Bhaktivedanta Narayana Maharaja
Un aspirant dévot, un sadhaka, devrait ressentir des sentiments de séparation, vipralambha-bhava, et se lamenter: «Je ne vois pas Krishna, je ne vois pas Radhika, je ne vois pas Vraja...» Ainsi devrait-il toujours nourrir ce même sentiment qu’exprime Srila Raghunatha Dasa Gosvami dans son Vilapa-kusumanjali, parce qu’il se sent constamment séparé de Krishna, et tout particulièrement de Radharani. Il ressentit aussi la séparation de Rupa Gosvami lorsqu’il quitta ce monde pour entrer dans les divertissements éternels non-manifestés du Couple Divin, aprakata-lila.
Bien que notre gurudeva soit entré dans aprakata-lila, nous ne ressentons pas cette intense séparation. Nous avons pourtant des opportunités particulières de nous souvenir de lui, comme le jour anniversaire de sa disparition, par exemple, mais ces jours-là, nous sommes si occupés à préparer les festivals que nous n’avons pas conscience de l’opportunité qui nous est donnée d’éprouver de tels sentiments pour lui. Il se peut qu’en parlant de lui, une larme nous vienne, mais si le festival est trop élaboré, cela peut même ne pas se produire. Organiser des festivals est en réalité surtout bénéfique aux dévots extérieurs au temple, qui peuvent ainsi développer plus de foi, mais pour nous qui vivons dans l’asrama, nous devons faire quelque chose de particulier qui nous incitera à avoir des vrais sentiments de séparation, c’est cela qu’on appelle le bhajana, le service de dévotion. Ceux qui, ayant accompli beaucoup de service pour leur gurudeva, se sentent extrêmement endettés et redevables pour tout ce qu’ils ont reçu de lui, éprouveront cette séparation. Si nos sentiments sont sincères, il se peut que nous pleurions, mais tous les disciples n’auront pas la chance de pleurer pour leur guru. Seuls ceux qui l’ont servi de manière très personnelle (avec visrambha-bhava), verseront des larmes sincères. Les écritures, les sastras, nomment ce service particulier «visrambhena guror seva», ce qui signifie qu’on doit offrir un service très intime au guru, de telle sorte que celui-ci ne verra pas son serviteur comme un disciple, mais plutôt comme un être cher.
Lorsque nous réalisons combien Gurudeva est miséricordieux et tellement plus élevé que nous, nous pouvons éprouver certains sentiments. Mais quand nous pensons combien il était très proche de nous et nous aimait tant, nous pleurons de tout notre coeur pour lui. Nanda Baba pleure pour Krishna, mais Yasoda est plus affectée que lui, et les gopis pleurent encore plus qu’elle, parce que leur relation avec Krishna est beaucoup plus intense. Si nous n’avons pas une telle relation avec notre gurudeva, nous ne pouvons imaginer avoir une relation avec Rupa Manjari, ou Radhika et Krishna. Tout dépend de l’intensité avec laquelle nous servons notre gurudeva. Toute autre relation, toute autre expérience se développera en proportion de notre service à Gurudeva. Si nous pouvons pleurer pour notre gurudeva, alors nous le pourrons pour Srimati Radhika. Le savoir que nous avons acquis est venu simplement par la grâce de Gurudeva, c’est pourquoi nous devons pleurer pour lui de tout notre coeur.
Comment devons-nous pleurer? Mahaprabhu l’explique dans le sixième verset du Siksastakam. Nous devons prier ainsi: «Quand donc serai-je capable de pleurer en chantant Hare Krsna, Radha Govinda, ou Vrindavanesvari?»
Pleurer doit donc être notre première préoccupation, notre dharma. Dans le septième verset du Vilapa-kusumanjali, Raghunatha Dasa Gosvami dit: «Mon coeur se consume dans le feu de la séparation.» Il ressent profondément ces sentiments. De même, nous pouvons penser: «Je souhaite moi aussi que par la grâce de Srila Raghunatha Dasa Gosvami, celle de mon gurudeva et de la lignée disciplique, guru-parampara, je puisse réaliser ces sentiments.» Telle doit être notre prière, notre sentiment, lorsque nous lisons et chantons ce sloka. Raghunatha Dasa Gosvami prie Srimati Radhika: «J’aimerais offrir ces quelques fleurs à Tes pieds pareils-au-lotus, ces fleurs sont des chants relatant les divertissements que j’ai réalisés ou bien entendus de Rupa Gosvami ou d’autres…» En écrivant cela, Raghunatha Dasa Gosvami est dans l’humeur d’un aspirant dévot, un sadhaka, et il a composé ce Vilapa-kusumanjali pour le bénéfice de tous les sadhakas. Lorsque nous prions, nous devons ressentir des sentiments de séparation, vipralambha-bhava; de toute façon, nous les développerons graduellement à travers la sadhana, l’exécution de la pratique dévotionnelle. En lisant ces divertissements, quelques sentiments entreront dans notre coeur jusqu’au jour où nous pourrons les expérimenter tous dans leur plénitude.
Traduction: Krishna-bhakti Dasi
Correction: Syamananda Dasa