Tridandisvami Sri Srimad Bhaktivedanta Narayana Maharaja
Vrindavana, Inde, Kartika 1996
Ce discours est extrait d’une série d’enseignements de Srila Narayana Maharaja portant sur le commentaire que fit Srila Sanatana Gosvami sur le chant de Satyavrata Muni, Sri Damodarastakam. Srila Narayana Maharaja base son explication du troisième verset sur celle de son gurudeva, Srila Bhaktiprajnana Kesava Gosvami Maharaja. Srila Maharaja parla de ce sujet pendant les deux premières semaines du mois de Kartika de cette année, en octobre 2006, et nous vous envoyons pratiquement les mêmes enseignements délivrés en anglais quelques années avant. Ce qui suit n’a jamais été diffusé.
itidrk sva-lilabhir ananda-kunde
sva-ghosam nimajjantam akhyapayantam
tadiyesita-jnesu bhaktair jitatvam
punah prematas tam satavritti vande
«Par Ses divertissements, Il immerge constamment les habitants de Gokula dans les eaux de la pure félicité et informe ainsi les dévots qui ont envie de connaître Sa nature d’opulence et de majesté (aisvarya) que seuls peuvent Le conquérir ceux qui sont libres de cette connaissance.» (Sri Damodarastakam 3)
Nous ne pouvons pas contrôler Krishna par notre sadhana. Il est en réalité très difficile de Le contrôler. Cependant, s’Il voit que nous sommes sincères dans notre sadhana-bhajana, Son coeur fond. Il n’existe aucun autre moyen de Le contrôler. Mère Yasoda essaya ardemment de L’attacher au mortier de bois, mais, malgré tous ses efforts, elle n’y parvint pas. Voyant sa détermination, le coeur de Krishna fut profondément touché. Son aisvarya-sakti (Sa puissance d’opulence et de majesté) céda la place à Sa krpa-sakti (Son énergie de compassion). Yasoda put alors facilement Le lier, à l’aide de la cordelette de soie très délicate avec laquelle elle avait attaché ses cheveux.
Srila Sanatana Gosvami a commenté à ce sujet les mots «bhaktair jitatvam». Nous ne pratiquons pas la bhakti avec suffisamment de sincérité pour attirer Krishna et faire fondre Son coeur. Si nous désirons vraiment L’attirer, nous devons accomplir la bhakti comme Srila Rupa Gosvami, Srila Sanatana Gosvami et Srila Raghunatha Dasa Gosvami.
sankhya-purvaka-nama-gana-natibhih kalavasani-krtau
nidrahara-viharakadi-vijitau catyanta-dinau ca yau
radha-krsna-guna-smrter madhurimanandena sammohitau
vande rupa-sanatanau raghu-yugau sri jiva-gopalakau
«J’adore les six Gosvamis, qui passaient leur temps à psalmodier les saints noms, chanter des bhajanas et offrir leurs hommages, complétant sans faillir leur voeu de réciter chaque jour un nombre fixe de tours de chapelet. Ainsi occupaient-ils leur précieuse vie et triomphaient-ils de la faim et de la fatigue. Se sentant toujours très déchus, ils s’enchantaient de l’amour divin et s’immergeaient dans le souvenir des douces qualités de Sri Radha-Krishna.» (Sri Sad-gosvami-astakam 6).
Dans son commentaire, Srila Sanatana Gosvami a cité les versets du 10e chant du Srimad-Bhagavatam:
sva-matuh svinna-gatraya
visrasta-kabara-srajah
drstva parisramam krsnah
krpayasit sva-bandhana
«Le corps de Mère Yasoda transpirait sous l’intense effort qu’elle fournissait; les fleurs et autres ornements tombaient de ses cheveux. Lorsque Sri Krishna vit Sa mère ainsi fatiguée, il fut pris de compassion et Se laissa attacher.» (Srimad-Bhagavatam 10.9.18)
evam sandarsita hy anga
harina bhrtya-vasyata
sva-vasenapi krsnena
yasyedam sesavaram vasa
«O Maharaja Pariksit, cet univers tout entier est grandiose. Des devas très exaltés comme Siva, Brahma et Indra sont sous le contrôle du Seigneur Suprême. Cependant, Celui-ci possède une qualité transcendantale: Il Se place Lui-même sous le contrôle de Ses dévots. Cela a été démontré par Krishna dans ce divertissement.» (Srimad-Bhagavatam 10.9.19)
nemam virinco na bhavo
na srir apy anga-samsraya
prasadam lebhire gopi
yat tat prapa vimuktidat
«Ni Brahma, ni Siva, ni même la déesse de la fortune, qui est toujours la meilleure moitié du Seigneur Suprême, ne peuvent obtenir de Lui, qui délivre le monde entier, une bénédiction comme celle qu’Il a accordée à Mère Yasoda. (Srimad-Bhagavatam 10.9.20)
nayam sukhapo bhagavan
dehinam gopik a-sutah
jnaninam catma-bhutanam
yatha bhaktimatam iha
«Dieu la Personne Suprême, Krishna, le fils de Mère Yasoda, est accessible aux dévots engagés dans le service d’amour spontané, mais il n’est pas si facile d’accès aux spéculateurs intellectuels, à ceux qui s’acharnent à atteindre la réalisation spirituelle par le biais d’austérités très sévères ou à ceux qui identifient leur corps à leur âme.» (Srimad-Bhagavatam 10.9.21)
Krishna vit le visage de Sa mère passer du clair au rouge à cause de son effort intense. Elle s’inquiétait tant qu’elle se mit à prier le Seigneur Narayana: «Ô Narayana, bien que mon fils ne soit qu’un petit enfant, je n’arrive pas à L’attacher.» Des larmes coulaient de ses yeux comme la pluie tombant d’un nuage. Lorsque Sri Krishna vit son visage, la compassion L’envahit. Il la laissa alors volontairement Le contrôler et lui permit de L’attacher au mortier.
Par ce divertissement, Krishna montre que les yogis, les jnani-yogis (les spéculateurs qui pensent que Dieu est impersonnel) et même les jnani-bhaktas (le s dévots qui réalisent la majesté et l’opulence du Seigneur) ne peuvent Le contrôler. Il existe une grande différence entre un jnani, un jnani-yogi (le jnani souhaite annihiler sa propre individualité ainsi que celle de Krishna et le jnani-yogi veut connaître le Suprême à l’aide de son intelligence), un jnani-bhakta, un suddha-bhakta, un premi-bhakta, un prematura-bhakta et un prema-para-bhakta.
Les jnanis comme Sanat, Sanatana, Sanandana et Sanaka Kumaras sont des vaidic-brahma-jnanis. Sukadeva Gosvami était à l’origine un vaidic-brahma-jnani (suivant les Vedas).
Un vaidic-brahma-jnani perçoit l’existence de Dieu en toute chose, mais il n’a pas le désir de se fondre ou d’annihiler sa pro pre existence en Lui. Il n’a pas encore développé une relation de service avec le Seigneur en tant que personne, mais il a une foi très ferme qu’Il est omniprésent.
Les brahma-jnanis ne sont pas comme les sankara-vadis, ceux qui suivent la lignée de Sankaracarya, qu’on appelle aussi advaitavadis ou mayavadis. Ces derniers pensent que la forme de Dieu est maya ou illusoire, et que nous, les êtres vivants, faisons un avec l’aspect impersonnel et sans attribut de Dieu. Ils sont des offenseurs aux pieds de lotus de Sri Krishna et leurs idées de libération (mukti) sont absurdes. Les brahma-jnanis ne nient pas l’existence de Dieu et ne pensent pas que l’entité vivante ne fasse qu’un avec Lui à tous égards.
Le jnani-bhakta est celui dont le jnana (la connaissance) est relié à la bhakti. Sinon, sans cette relation à la bhakti, ce jnani est un nirvisesa-brahma-jnani (qui pense que Dieu n’a pas d’attribut).
Il existe aussi une grande différence entre un jnani-yogi et un jnani-bhakta. Krishna n’a jamais pu être contrôlé par Bhisma-pitamaha (Bhisma l’aïeul), un jnani-bhakta situé dans santa-rasa (c’est-à-dire conscient de la majesté et d e l’opulence de Dieu, mais ne Le sert pas personnellement).
Les dévots dont la bhakti est mélangée avec le jnana (aisvarya-jnana-bhaktas) sont conscients de l’opulence et de la suprématie de Krishna. Citons l’exemple de Sri Narada Muni. Nous n’avons jamais entendu dire que Narada ou Uddhava contrôlaient Krishna parce qu’ils avaient conscience qu’Il est Dieu.
Un jour, Narada, qui chantait et jouait de la vina, vit Sri Krishna dans la cour de Mère Yasoda Se roule r par terre en pleurant: «Mère! Je veux boire ton lait!» Yasoda Le repoussa en disant: «Non, je ne Te prendrai pas sur mes genoux, va plus loin.» Voyant Yasoda rejeter son fils, Narada ouvrit de grands yeux et en oublia de jouer de sa vina. Il pensait: «Que se passe-t-il? Il est Dieu la Personne Suprême, maître de toutes les opulences, et Le voilà qui Se roule au sol en pleurant à chaudes larmes pour que Sa mère Le prenne sur ses genoux, et elle répond: «Jamais! Jamais!»!!
Narada Muni est un tattva-jnani (il connait les vérités établies), et c’est aussi un bhakta, mais lorsqu’il fut témoin de ce divertissement, il en fut étonné.
Narada ne considérait pas Krishna comme le fils de Yasoda; il Le voyait doté de toutes les opulences. Il Lui adressa des prières: «Puissé-je être comme Yasoda lors d’une future incarnation».
Celui qui entend ce divertissement, ou d’autres similaires, oubliera sa connaissance que Sri Krishna est Dieu la Personne Suprême. Il Le verra plutôt comme le fils de Mère Yasoda, comme Radha-Ramana, ou comme Gopijana-vallabha, pas autrement. Tout comme Yasoda, les gopas et gopis ne pensent pas que Krishna soit très puissant. Ils pensent qu’Il n’a aucun pouvoir particulier. Si les habitants de Vraja voient une manifestation de l’opulence de Krishna, ils pensent qu’Il a été investi d’énergie par le Seigneur Narayana ou que Ses exploits sont le fruit des austérités de Nanda Maharaja.
Par Ses divertissements, le Seigneur Krishna prouve qu’Il ne peut être contrôlé que par ceux qui ont une relation naturelle et spontanée avec Lui et par nul autre. A qui mon tre-t-Il Ses divertissements? Il permit à Narada de voir celui que nous venons de décrire parce qu’il est un grand tattva-jnani. Narada est un bhakta, mais il est aussi un tattva-jnani. Que Krishna soit sur les genoux de Sa mère, en train de Se divertir avec les vraja-gopis ou en compagnie de Ses amis les pâtres, Narada Muni Le voit toujours comme Dieu la Personne Suprême. Un autre jour, Narada Le vit lutter avec Ses amis Sridhama et Subala, et Sridhama remporta la joute. Malgré cela, Narada ne pouvait oublier que Krishna est Dieu la Personne Suprême.
Par contre, parmi les Vrajabasis, même les serviteurs de la maison de Nanda Baba ne sont pas du tout conscients des opulences de Krishna. Ils Le voient comme un petit garçon ordinaire. Celui qui entend les divertissements de Krishna à Vrindavana recevra automatiquement la connaissance de tous les tattvas – tattva-jnana, brahma-jnana et aisvarya-jnana – sans avoir à faire d’effort particulier.
Le seigneur Brahma est le fils de Garbho dakasayi-Visnu. Dans cette forme-là, Krishna pense: «Brahma est Mon fils.» Donc, même le fils de Krishna ne peut Le contrôler, et pas plus un ami comme Siva. Ce dernier a une relation plus amicale que Brahma avec Lui. C’est un grand dévot et un tattva-jnani (il connait toutes les vérités établies). En fait, il est plus qu’un tattva-jnani. Il accomplissait son bhajana sur les berges de Manasi-Ganga. Dans une autre forme, c’est aussi un premi-bhakta et il peut conférer gopi-prema. C’est parce qu’il a été révélé par Srila Raghunatha Dasa Gosvami et Srila Rupa Gosvami que nous acceptons ce fait, sinon, nous ne le pourrions pas.
Srila Sanatana Gosvami a commenté les mots «gopika-suta» (Srimad-Bhagavatam 10.9.21). Il y a deux Krishna: l’un est Devaki-suta (le fils de Devaki à Mathura) et l’autre est Yasoda-suta (le fils de Yasoda à Vraja). Ces deux ne sont qu’un du point de vue du tattva, mais pour ce qui est du rasa (l’échange des relations avec le Seigneur lors de Ses divertissements), il y a quelque chose de particulier. Yasoda-suta ne peut être atteint par la qualité d’amour des habitants de Dvaraka, où Il règne en tant que Dvarakadisa Krishna. Devaki-suta Krishna peut, Lui, être contrôlé par les gens de Dvaraka, mais seuls les Vrajabhasis peuvent contrôler Yasoda-suta Krishna.
C’est la raison pour laquelle Srila Sanatana Gosvami a fait référence au mot «gopika-suta». Lorsqu’il cite le mot «jnanina» dans le même verset, il mentionne le premier niveau de conscience des quatre Kumaras et de Srila Sukadeva Gosvami. Cela renvoie à leur premier niveau seulement, car par la suite ils devinrent des dévots. Krishna ne peut non plus être contrôlé par les yogis. Il ne peut l’être que par les purs dévots, et tout particulièrement par les habitants de Vraja. Il ne peut être contrôlé par Hanuman, Sita-devi, Bharata ou Satrugna, ni par personne qui ne fasse pas partie de Ses divertissements à Vraja.
Sanatana Gosvami a donné la signification de «bhakta-vatsalya». Satyavrata Muni mentionna tout d’abord que Krishna était contrôlé par Mère Yasoda, mais il ressentit ensuite dans Son cœur que Yasoda n’était pas un sadhaka- bhakta et il donna donc un autre exemple. Yasoda n’appartient pas à la catégorie des sadhana-siddhas (ceux qui ont atteint la perfection par la pratique dévotionnelle). Elle n’a jamais eu à accomplir pratique quelconque pour obtenir le statut de mère. Elle n’est pas même dans la catégorie des nitya-siddhas. Elle est éternellement la mère de Krishna. Srila Sanatana Gosvami l’a démontré, mais les jivas ordinaires, les âmes conditionnées, ne peuvent le comprendre. Ils ne peuvent en avoir une conception juste et s’en inspirer. Si, par contre, on dit que Krishna peut être contrôlé par un siddha-jiva, un sadhana-siddha, il leur est alors envisageable de suivre ses traces pour atteindre le même but.
Krishna fu t contrôlé par la bhakti de Narada Muni. Narada souhaitait que les deux fils de Kuvera, Nalakuvera et Manigriva, soient libérés, obtiennent ainsi la bhakti, la pure prema-bhakti et une résidence à Vraja. Pourquoi cela?
devarisir me priyatama
yad imau dhanadatmaja
tat tatha sadhayisyami
yad gitam tan mahatmana
«Bien que ces deux jeunes gens soient les fils du très riche Kuvera et que Je n’ai rien à voir avec eux en particulier, Devarsi Narada est Mon dévot très cher et J’ai beaucoup d’affection pour lui. Parce qu’il avait le désir que je Me retrouve face à face avec eux, Je dois agir ainsi afin de les libérer.» (Srimad-Bhagavatam 10.10.25)
Srila Sanatana Gosvami a tout d’abord cité en exemple la manière dont Krishna pouvait être contrôlé p ar la bhakti de Yasoda, puis il s’est intéressé au cas de Narada. (voir note 1)
Krishna pensait: «Narada est Mon bhakta bien-aimé, et il est très avancé. Je souhaite donc satisfaire son désir».
Narada avait lancé une malédiction aux fils de Kuvera. Qui est Kuvera? C’est un dévot de Sankara. Sankara est lui-même un krishna-bhakta et Kuvera est l’un de ses disciples.
Un jour, Narad a allait rendre visite à Sankara lorsqu’il arriva sur les bords d’un très bel étang, où poussait une multitude de fleurs de lotus. Il en trouva l’atmosphère agréablement parfumée. Il aperçut alors les deux fils de Kuvera qui prenaient un bain avec des jeunes filles des planètes édéniques. Ils buvaient de l’alcool tout en jouant avec elles. Tous étaient nus. Narada pensa: «Les fils de Kuvera n’ont pas conscience de ma présence.»
Celui qui a beaucoup de connaissances, est très beau ou très riche, et très intelligent, mais tue des animaux pour les manger, ne peut obtenir la bhakti. De même, une grande fortune nous tiendra éloigné de Krishna. Il est très difficile de développer la bhakti dans ces conditions. Il est possible pour une tell e personne d’accomplir un peu de bhakti, mais son intérêt principal sera d’accroître sa richesse. Un alcoolique ne pourra absolument pas suivre la voie du bhajana. Ceux qui ont pris naissance dans une famille de haut rang ne viendront généralement pas s’asseoir parmi nous. Ils considèrent très dégradant de se mêler aux dévots. De telles personnes ne se joignent pas à nous pour suive le Vrindavana-parikrama. Même si elles le désiraient, elles ne pourraient tolérer de venir avec nous.
Narada Muni considère Sankara comme un ami proche. Narada peut voyager partout, mais pas Sankara. Narada lui rend donc toujours visite. Lorsque Narada vit Nalakuvera et Manigriva enivrés, il pensa: «Kuvera est un disciple de Sankara; lui et ses fils ont donc un certain lien avec moi.»
Narada leur lança une malédiction et, par la suite, Sri Krishna f ut obligé, à seule fin de satisfaire le désir de Narada, d’accorder la bhakti à Nalakuvera et Manigriva. C’est en vue de ce dénouement final que Krishna fut lié par Yasoda. Sinon, il est très difficile de L’attacher.
Ce divertissement de Krishna, tout comme de nombreux autres, est décrit dans le Srimad-Bhagavatam et a été expliqué dans les ouvrages de Srila Rupa Gosvami, Srila Sanatana Gosvami et Srila Raghunatha Dasa Gosvami.
Note 1: L’exemple précédent a été donné pour mettre l’emphase sur la différence existant entre Yasoda attachant Krishna et Narada Muni désirant une bénédiction pour les fils de Kuvera. Il existe une grande différence entre la capacité de Narada à contrôler Krishna et celle de Yasoda. Cependant, il y a une relation entre elles, parce que c’est grâce à Narada Muni que Krishna dut concevoir une manière de libérer les deux fils de Kuvera.
Edition: Syamarani Dasi
Traduction: Krishna-bhakti Dasi
Saisie: Visnupriya Dasi
Correction: Syamananda Dasa et Jayanta-krishna Dasa