Tridandisvami Sri Srimad Bhaktivedanta Narayana Maharaja
Viareggio, Italie, 13 avril 1999
Bien que cette classe ait déjà cinq ans, elle n’a pas d’âge. Alors que Srila Narayana Maharaja parlait, il ne put contenir ses larmes. En terminant son histoire, il attrapa le tissu de son vêtement de sannyasi qu’il glissa sous ses lunettes afin de sécher ses yeux. Il portait une très fine guirlande de lavande et lorsqu’il ouvrit ses bras pour attraper son vêtement, ceux-ci passèrent à l’intérieur de la guirlande, qui se brisa. Les fleurs de lavande s’envolèrent doucement dans toutes les directions. Cet incident combiné au geste de Srila Maharaja séchant ses larmes transporta l’audience, dont les pleurs se joignirent aux siens.
Aujourd’hui, je suis allé marcher le long de la plage. Je chantais et me souvenais de quelques divertissements de Sri Krishna, méditant en particulier sur ce verset:
evam-vratah sva-priya-nama-kirtya
jatanurago druta-citta uccaih
hasaty atho roditi rauti gayati
unmada-van nrtyati loka-bahyah
«En chantant le saint nom du Seigneur Suprême, le dévot atteint le niveau de l’amour de Dieu. Puis, fixé dans son voeu en tant qu’éternel serviteur du Seigneur, il devient graduellement très attaché à un nom et une forme spécifiques de Dieu la Personne Suprême. Alors que son coeur fond d’amour extatique, il rit très fort, pleure ou crie. Parfois il chante et danse comme un fou, indifférent à l’opinion publique.» (Srimad-Bhagavatam 11.2.40)
Je méditais sur la signification de ce verset qui s’applique aux dévots qui ont développé leur conscience de Krishna jusqu’au niveau de rati (bhava). Rati est le premier aperçu de prema, un semblant de prema. Ceux qui ont rati chantent le nom de leur bien-aimé: Govinda, Damodara, Madhaveti, Radha-Govinda, Radha-natha et tous les autres doux noms du Seigneur Krishna. Ils abandonnent leur timidité et deviennent comme fous. Les larmes aux yeux, ils tombent par terre et se roulent sur le sol, parfois riant, parfois pleurant amèrement.
Les dévots ordinaires en déduiront généralement que ce dévot est devenu fou. Ils considèreront qu’il rigole pour rien, qu’il pleure et se roule au sol sans raison. Ils ne peuvent comprendre, tout comme Brahma et les autres devas, pourquoi des dévots qui ne sont qu’au niveau préliminaire de l’amour de Dieu se comportent de la sorte.
Ceux qui n’ont pas beaucoup d’attirance pour Krishna et ne L’ont pas servi, qui n’ont pas l’amour et l’affection des gopis, ne peuvent agir ainsi. Ce sont les symptômes d’un dévot de très haut niveau.
Je marchais sur la plage, chantant et me souvenant de la signification de ce verset. C’est alors que j’aperçu une scène très pathétique qui toucha mon coeur. Il y avait un chien sur la route qui longe la plage. Il semblait attendre quelqu’un, avec les larmes aux yeux, et on pouvait voir qu’il avait déjà beaucoup pleuré. C’était un berger allemand, apparemment âgé. Il avait dû être très beau et fort lorsqu’il était jeune, mais maintenant qu’il était vieux, il était négligé et délaissé.
Il cherchait quelqu’un. Il regardait toutes les voitures qui passaient. Il courait après les gens qu’il voyait et les regardait plein d’espoir. Puis, à nouveau, il courait en direction de la mer ou s’asseyait avec un regard empli de tristesse.
Je demandai à Brajanatha et à Lila-purusottama Prabhus: «Ce chien attend son maître qui est peut-être dans les environs.» Ils me répondirent: «Peut-être qu’un maître cruel, voyant son chien devenu vieux, a pensé qu’il n’en voulait plus et l’a laissé par ici pendant l’été, alors que des milliers de personnes sont sur la plage et pourraient l’adopter.»
Ce maître a abandonné son chien qui lui avait été très cher, et maintenant le chien se souvient: «Comme j’ai passé de bons moments autrefois.» Il s’assoit et il pleure.
Pourquoi les gopis se lamentent-elles pour Krishna? Pourquoi Sridama pleure-t-il si amèrement? Pourquoi Srila Rupa et les autres Gosvamis pleurent-ils?
e radhe vrajadevike ca lalite he nandasuno kutah
sri govardhana kalpa padapa tale kalindi vanye kutah
gosantav iti sarvato vraja pure kedhair mahavivalau
vande rupa sanatana raguyugau sri jiva gopalakau
«J’offre mes hommages aux six Gosvamis qui s’exclamaient sans cesse: «O Radhe! O Toi la reine de Vrindavana, où es-Tu? O Lalite! O Toi le fils de Nanda Baba, où êtes-vous? Etes-vous à Govardhana, assis sous un arbre-à-souhaits (kalpa-vriksa), ou êtes-vous en train de vagabonder dans la forêt, le long des berges enchanteresses de la Yamuna?» Ainsi, ils déambulaient partout dans Vraja-mandala, submergés par un brûlant sentiment de séparation.» (Sad-gosvami-astaka 8)
Si un chien peut pleurer, pourquoi les compagnons du Seigneur Suprême ne pourraient-ils pas eux aussi le faire? Ce chien pense parfois: «Je préfère mourir.» Il marche vers la mer et il pleure. Il est prêt à y entrer, mais fait demi-tour en pensant: «Mon maître pourrait revenir. C’est pourquoi je ne veux pas mourir.»
Les gopis sont ainsi. Elles veulent mourir, mais le moment suivant, elles se souviennent des paroles de Krishna: «Je reviendrai.»
Les gopis, ou tout dévot qui pleure amèrement pour le Seigneur, rigolent parfois lorsque Krishna revient. Mais ce cruel maître ne reviendra jamais, parce que son amour et son affection n’existent plus. L’amour de ce maître cruel est de nature mondaine, quand l’amour de Krishna est transcendantal. Krishna peut venir et satisfaire Ses dévots en disant: «Je suis revenu», mais le cruel maître de ce monde ne reviendra pas.
Ce chien a attendu des années. Plus personne ne le baigne ou ne l’emmène dans sa voiture désormais, alors il pleure. S’il voit quelqu’un, il pense: «Mon maître est revenu.» Puis il s’approche et regarde plus attentivement et à nouveau, il pleure.
Ce monde est un lieu d’apprentissage, il est comme une école. Nous pouvons y apprendre beaucoup de choses comme à travers l’exemple de ce chien abandonné. Aujourd’hui, j’ai réalisé pourquoi les gopis pleurent et se lamentent autant et pourquoi elles chantent. Nous devons réaliser ces sujets, mais ce sera impossible par la spéculation mentale. Une telle réalisation n’est accessible que grâce à la compagnie de dévots du Seigneur de haut niveau.
Ce chien mourra un jour, et son cruel maître ne reviendra jamais. Mais le Seigneur Krishna est toujours contrôlé par l’amour de Ses dévots et ils ne peuvent mourir. Lorsqu’ils pleurent ainsi, ils deviennent fous, et de temps en temps, le Seigneur Krishna vient les apaiser. Mais ils diront qu’ils ne L’ont vu qu’en rêve. Ils considèreront: «Peut-être étais-je fou, et j’ai cru Le voir, mais je ne L’ai pas vraiment vu.» En réalité, ils L’ont bel et bien vu. C’est ainsi que le dévot accroît son amour pour Krishna.
Madhumangala, l’ami de Krishna, pleurait profondément, tout comme Madhavendra Puripada. Il priait: «O Seigneur de Mathura, ô mon bien-aimé. Quand Te reverrai-je? Je meurs, alors s’il Te plaît, accorde-moi Ton darsana.»
Srimati Radhika, le joyau d’entre les gopis, prie ainsi:
ha natha ramana prestha
kvasi kvasi maha-bhuja
dasyas te krpanaya me
sakhe darsaya sannidhim
«O Mon maître, ô Mon bien-aimé! O très cher, où es-Tu? Où es-Tu? S’il Te plaît, ô Toi aux bras puissants, ô Mon ami, montre-Toi à Moi, Ta pauvre servante!» (Srimad-Bhagavatam 10.30.39)
Les gopis pleurent de cette manière. Elles ne mourront jamais, mais ce chien, lui, mourra. Le maître cruel mourra lui aussi, mais Krishna et Ses dévots ne mourront jamais. Un jour ou l’autre, Krishna est tenu de donner Son darsana et Son service. Nous devons être comme ces gopis et les autres compagnons du Seigneur Krishna.
Edition: Syamarani Dasi
Traduction: Krishna-bhakti Dasi
Correction: Syamananda Dasa