Conférences

Profonds enseignements au Gambhira

Tridandisvami Sri Srimad Bhaktivedanta Narayana Maharaja
Jagannatha Puri, 13 octobre 2001

Srila Bhaktivedanta Narayana Maharaja conduisit les 600 pèlerins au Gambhira, où le Seigneur Caitanya Mahaprabhu vécut pendant plus de 12 ans. Quand tout le monde eut le darsana de Sri Sri Radha-Kanta et de la murti de Sri Gopala-Guru Gosvami, Srila Maharaja parla des gloires de ce lieu ainsi que de celles du saint nom, en hindi, en bengali et en anglais. Ce qui suit est une traduction de la partie en anglais.

Nous sommes maintenant à cet endroit très sacré appelé Sri Gambhira, le palais résidentiel de Kasi Misra, qu’il offrit à Sri Caitanya Mahaprabhu. Car le roi pensait: «Sri Caitanya Mahaprabhu est Krishna Lui-même. Je souhaite donc qu’Il reste ici.»

J’ai déjà expliqué que Sriman Mahaprabhu quittait le palais en passant 7 portes, Se rendait à Vallabha Baitaka, où nous sommes allés, puis gagnait le temple de Jagannatha ou Cataka Parvata, et d’autres fois Il sautait dans l’océan. Il a accompli de merveilleux divertissements ici.

Gambhira est le lieu où tous les dévots du Bengale et de partout ailleurs s’assemblaient autour de Sri Caitanya Mahaprabhu. C’est aussi là que Vallabha Bhatta venait Le voir.

Aujourd’hui, j’aimerais vous parler de ce qu’il y a de plus important: Sri Caitanya Mahaprabhu a écrit huit versets appelés Sri Siksastakam. Ils représentent l’essence de la littérature védique, incluant le Srimad-Bhagavatam. Sri Caitanya Mahaprabhu les transmit à Srila Svarupa Damodara et à Srila Ramananda Raya, qui L’écoutaient. Rares sont les maha-bhagavatas si hautement qualifiés pouvant apprécier les slokas du Sri Siksastakam. C’est très difficile pour des dévots ordinaires:

ceto darpana marjanam
bhava maha davagni nirvapanam
sreyah kairava candrika
vitaranam vidya vadhu jivanam
anandambudhi vardhanam
prati padam purnamrtasvadanam
sarvatma snapanam
param vijayate sri krsna sankirtanam

«Gloire au sankirtana de Sri Krishna! De nos cœurs il balaie toutes choses impures accumulées au cours des âges. Il éteint le feu de l'existence matérielle avec ses naissances et ses morts successives. Il répand sur tous les êtres les rayons de sa bienveillante lune, faisant s'épanouir le lotus blanc de la bonne fortune. Ame du savoir spirituel, il fait croître l'océan de félicité et donne de savourer peu à peu ce nectar de l'amour divin après lequel l'être languit sans cesse.» (Siksastakam 1)

Ce premier verset doit être glorifié car il est suprême entre tous. Chacune des sept parties qui le composent a été expliquée dans les sept autres slokas du Siksastakam. Ce premier sloka est, de ce fait, le sutra «racine» tandis que les autres sont des explications de chacune de ses sept lignes.

«Sreya-kairava-candrika-vitaranam - il répand sur tous les êtres la bénédiction la plus grande, diffusant ses rayons comme la bienveillante lune.» Toute bonne fortune se trouve présente dans les saints noms. Mais celle-ci n’est pas matérielle, elle est transcendantale. Toutes les bonnes qualités, ainsi que la bhakti, se manifesteront chez celui qui chante les saints noms simplement par le pouvoir du saint nom.

«Anandambudhi-vardhanam - il fait croître l’océan de félicité absolue.» Après avoir passé les étapes précédentes, le dévot réalisera sa forme de gopi ou toute autre forme qui représente sa position constitutionnelle. La forme spirituelle se manifestera selon l’intensité du désir développé lors de la pratique spirituelle (sadhana-bhajana). Par exemple, pour sakhya-rasa, la relation d’amitié avec Krishna, le dévot sera sous la tutelle d’un Vrajavasi, tel Sridama ou Subala, les proches compagnons de Krishna; quant à ceux qui sont dans un autre rasa, ils seront sous la tutelle des compagnons de Krishna dans ce rasa particulier. Pour madhurya-rasa, il s’agira de Sri Rupa Manjari et Sri Rati Manjari. Le dévot ressentira alors dans son cœur les vagues de ce haut niveau d’amour comparables aux vagues d’un océan.

Puis vient «prati-padam purnamrtasvadanam - peu à peu, il donne de savourer pleinement le nectar dont notre âme se languit.» Bien que tous les jivas soient par nature infinitésimaux, si leur amour et leur affection se dirigent vers Krishna, ils seront illimités comme l’est Krishna. Lorsque le dévot quittera son corps, il ne reviendra plus de cet océan d’amour. Il s’y noiera et ressortira à Goloka-Vrindavana. Telles sont les influences de harinama.

Vient ensuite le deuxième verset du Siksastakam:

namnam akari bahu-dha nija-sarva-saktis
tatrarpita niyamitah smarane na kalah
etadrsi tava krpa bhagavan mamapi
durdaivam idrsam ihajani nanuragah

«Ton saint nom peut seul, ô Seigneur, combler l’âme de toutes les grâces. Or, des noms sublimes, Tu en possèdes à l’infini, tel Krishna, Syamasundara, Madhava ou Govinda, que Tu as investis de toutes Tes puissances spirituelles. Pour les chanter, il n’y a aucune règle stricte. Dans Ton infinie miséricorde, Tu permets qu’on s’approche aisément de Toi par le chant de Tes saints noms, mais dans mon infortune, je ne suis capable d’aucun attrait pour eux.»

Harinama est Krishna Lui-même et il a de ce fait une puissance illimitée. Il peut accomplir l’impossible.

Certaines règles et principes sont prescrits pour le mantra-gayatri que les brahmanas récitent au moment des trois sandhyas (périodes propices de la journée). Car on ne peut réciter le gayatri à n’importe quel moment. Ce doit être tôt le matin, à la jonction entre la nuit et le jour, puis à midi, qui fait la jonction entre le matin et l’après-midi, et le soir, à la tombée du jour, alors que commence la nuit. C’est ce qu’on appelle les trois sandhyas. On ne peut réciter anhik, les diksa-mantras, à minuit ou, comme j’en vois certains, à 9 ou 10 heures, avant de prendre leur prasadam. Ce n’est pas correct. Essayez au contraire de les chanter tôt le matin, durant le brahma-muhurta, une heure et trente-six minutes précédant le lever du soleil et pas après. Vous pouvez le faire à 12 heures ou dans les 15 minutes qui suivent, et le soir, vous devez les réciter vers 18h30. Si vous ne respectez pas ces horaires, vous ne pourrez obtenir les fruits appropriés.

Par contre, il n’existe pas de règles pour chanter les saints noms. Peu importe que vous ayez pris du prasadam ou pas, que vous soyez propre ou non, qu’il fasse jour ou nuit.

Mais attention, si, par exemple, vous blaguez ou rigolez tout en chantant, des offenses peuvent survenir. Ne critiquez aucun vaisnava, même si apparemment, certains mériteraient des critiques. Votre gurudeva ne vous a pas donné la permission de critiquer. Krishna sera témoin, le guru et les vaisnavas aussi. N’écoutez pas les critiques et ne critiquez pas non plus.

Puis vient le troisième verset du Siksastakam:

trnad api sunicena
taror api sahisnuna
amanina manadena
kirtaniyah sada harih

«Les saints noms du Seigneur, on devrait les chanter sans nulle prétention, en toute humilité, en se considérant moins qu’un fétu de paille sur la route, en devenant plus tolérant que l’arbre, toujours prêt à offrir à autrui ses respects tout en dédaignant pour soi-même toute forme d’égard. Avec cette attitude on pourra chanter constamment les saints noms avec joie.»

L’arbre ne demande jamais quoi que ce soit. Il offre son écorce, ses graines, ses feuilles, fleurs et tout ce qu’il possède; il peut se dessécher, mais il ne demandera jamais d’eau. Si vous voulez obtenir prema, anuraga (un grand attachement) pour krsna-nama, vous devrez suivre l’exemple de l’arbre. Le Seigneur Krishna a expliqué tous ces principes à Baladeva Prabhu. Nous devons être comme l’arbre.

Ensuite le quatrième verset:

na dhanam na janam na sundarim
kavitam va jagad-isa kamaya
mama janmani janmanisvare
bhavatad bhaktir ahaituki tvayi

«O Seigneur, Je n’aspire nullement aux richesses, je ne rêve pas de jolies femmes et ne recherche pas non plus les disciples ou la renommée. Je désire uniquement m’absorber, vie après vie, dans Ton service d’amour pur et absolu.»

Il y a tant de choses désirables en ce monde, mais, s’il vous plaît, n’ayez pas de désirs matériels. Priez: «O Seigneur Krishna, s’il Te plaît, sois bienveillant envers moi afin que tout désir matériel s’éloigne. Je désire seulement Te servir.» Priez pour recevoir ahaituki-bhakti, la dévotion immotivée.

Cinquième verset:

ayi nanda-tanuja kinkaram
patitam mam visame bhavambudhau
krpaya tava pada-pankaja
sthita-dhuli-sadrsam vicintaya

«O Krishna, fils de Nanda Maharaja, je suis Ton serviteur éternel, mais à cause de mes attachements matériels, je suis tombé dans l’océan de l’existence conditionnée. Je T’en prie, arrache-moi à ces vagues de morts et de renaissances successives et change-moi en un atome de poussière sous Tes pieds pareils au lotus.»

Priez pour devenir une particule de poussière aux pieds pareils-au-lotus de Krishna: «Je veux rester à Tes pieds de lotus pour Te servir.» C’est notre position constitutionnelle. Et lorsque notre forme transcendantale se manifeste, cette prière, qui est le sixième verset du Siksastakam, nous vient:

nayanam galad-asru-dharaya
vadanam gadgada-ruddhaya gira
pulakair nicitam vapuh kada
tava nama-grahane bhavisyati

«Quand donc, ô Seigneur, mes yeux se pareront-ils d’un flot incessant de larmes d’amour en récitant Tes saints noms? Quand donc tous les poils de mon corps se dresseront-ils et ma voix sera-t-elle troublée par l’émotion en chantant Tes saints noms?»

Bhavavasta (le niveau de bhava-bhakti), ou svarupa sakti, l’essence de hladini et samvit, qui se mélangent sur la plate forme de sandhini, est maintenant présent.

Vous devez en entendre parler et ensuite réaliser ces vérités par la pratique. Ce niveau de bhava ne vient que par la grâce de Krishna et de Ses compagnons éternels, pas autrement. La perfection de bhava se trouve dans l’entourage de Krishna. Ils sont ragatmika, c'est-à-dire qu’ils servent Krishna avec raga, un amour spontané - Subala, Sridama, Nanda Baba, Yasoda, les gopis et particulièrement Srimati Radhika. En pratiquant et en priant toujours pour recevoir la grâce, elle viendra nécessairement, et votre vie sera alors un succès.

Septième verset:

yugayitam nimesena
caksusa pravrsayitam
sunyayitam jagat-sarvam
govinda-virahena me

«Je Te sens si loin de moi, ô Govinda, que chaque instant me semble douze années ou plus, une éternité, et des torrents de larmes jaillissent de mes yeux.»

A ce moment-là, un instant semble comme un nombre illimité de yugas, et un yuga est comme une minute. On pleure alors sans fin dans un profond sentiment de séparation. La dévotion est continue comme le flot de miel qui coulerait d’une jarre. Sri Caitanya Mahaprabhu pleurait pendant le Ratha-yatra: «Où est mon prananatha?» Ses larmes coulaient comme des torrents de pluie, inondant tous Ses proches compagnons. Nous ne pouvons pas imaginer cet état. Il signifie que suddha-sattva* s’est manifestée et l’univers entier semble alors vide sans Krishna.

Huitième verset:

aslisya va pada-ratam pinastu mam
adarsanan marma-hatam karotu va
yatha tatha va vidadhatu lampato
mat-prana-nathas tu sa eva naparah

«Krishna demeurera toujours le Seigneur de mon cœur, dût-il m’écraser sous Son étreinte ou me briser le cœur par Son absence.»

«Krishna peut me tromper, être noir dans Son cœur comme Il l’est extérieurement, Il peut être un lampata, un débauché, mais, quelle que soit Sa nature, Il est Mon prananatha, le Seigneur de Ma vie. Même s’Il est engagé dans des relations amoureuses avec d’autres gopis juste devant Moi, cela n’a pas d’importance. Il est Mon prananatha.»

En disant cela, Sri Caitanya Mahaprabhu S’évanouit.

na prema-gandho ‘stri darapi me harau
krandami saubhagya-bharam prakasitum
vamsi-vilasy-anana-lokanam vina
bibharmi yat prana-patangakan vrtha

Sri Caitanya Mahaprabhu continua: «Mes chers amis, Je n’ai pas la moindre étincelle d’amour pour Dieu dans Mon cœur. Lorsque vous Me voyez pleurer de séparation, ce n’est en fait qu’une fausse exhibition de Ma grande fortune. Ne voyant pas le visage de Krishna jouant de la flûte, Je continue à vivre tel un insecte sans but.» (Caitanya-caritamrita, Madhya-lila 2.45)

evam-vratah sva-priya-nama-kirtya
jatanurago druta-citta uccaih
hasaty atho roditi rauti gayaty
unmada-van nrtyati loka-bahyah

«En chantant les saints noms du Seigneur, on obtient l’amour de Dieu. Ainsi le dévot se trouve fixé dans son vœu comme un éternel serviteur du Seigneur, et graduellement, il devient très attaché à un nom et une forme particuliers de Dieu la Personne Suprême. Alors que son cœur fond d’amour extatique, il rit, pleure ou crie. Parfois il chante ou danse comme quelqu’un qui a perdu la raison, sans tenir compte de ceux qui l’entourent.» (Srimad-Bhagavatam 11.2.40)

Sripad Ramacandra Dasa Adhikari (traduisant l’hindi de Srila Maharaja):

Sri Gopala-Guru Gosvami vivait ici à Puri. Depuis son enfance, il avait souvent été en compagnie de Sri Caitanya Mahaprabhu en tant que Son serviteur. Il Le vit un jour tenir Sa langue alors qu’Il allait passer l’eau, et Lui en demanda la raison. Mahaprabhu répondit qu’Il ne voulait pas que le nom pur se trouve dans un lieu contaminé, Il forçait donc Sa langue à ne pas chanter. Gopala-Guru rétorqua qu’au moment de la mort on est très contaminé et qu’il vaut néanmoins mieux chanter. Appréciant son argument, Mahaprabhu lui dit: «Tu es Mon guru.»

Quand Gopala-Guru Gosvami disparut de ce monde, son disciple, Dhyanacandra Prabhu, prit son siège et devint acarya. Les agents du roi objectèrent et dirent: «Tu as pris le siège de Gopala-Guru Gosvami. As-tu un document prouvant que tu y es autorisé?»

Dhyanacandra répondit: «Non, je n’ai aucun document. Mon gurudeva m’a donné ce statut. Il m’a désigné comme son successeur et je fais ce qu’il m’a demandé de faire.»

Ils répliquèrent: «Non, non. Nous voulons une preuve.» Quelqu’un arriva de Vrindavana et dit à Dhyanacandra Prabhu: «Ton gurudeva, Gopala-Guru Gosvami, est à Vrindavana. Je l’ai vu. Il est à Dhira Samira». Dhyanacandra partit immédiatement pour Vrindavana. Il y arriva après 3 ou 4 mois de marche et là vit son gurudeva. Il lui offrit ses hommages et se mit à pleurer: «S’il te plaît, viens avec moi à Puri et dis au roi que tu m’as demandé de te succéder.»

Sri Gopala-Guru Gosvami répondit: «Non, je ne retournerai pas à Jagannatha Puri. Tu n’as qu’à faire une vigraha (murti) de moi avec du bois de neem et l’installer. Après, tout ira mieux. Fais-le et tu verras.»

Dhyanacandra retourna à Puri et fit cette vigraha avec du bois de neem. C’est celle que l’on voit ici, juste à côté de l’autel de Sri Radha-Kanta. Gopala-Guru Gosvami permit ensuite au roi de faire un rêve où il lui dit: «N’objecte pas, ne te conduis pas comme un athée. C’est bien moi qui ai placé mon disciple Dhyanacandra Prabhu sur ce siège. Il s’occupera de tout.» Le roi prit peur. Il vint ici et présenta ses excuses, puis commença à aider Dyanacandra Prabhu.

Dans le Jaiva-dharma, nous voyons que Vijaya-kumara et Brajanatha sont venus ici et ont écouté hari-katha de Sri Gopala-Guru Gosvami. Nous ne devons pas penser que le Jaiva-dharma est un simple roman. C’est une histoire vraie que Srila Bhaktivinoda Thakura a vue en transe. C’est une histoire authentique, et plus encore. Tout le contenu du Jaiva-dharma est même encore plus authentique que les Vedas et les sastras, car il est leur essence.

Gaura premanande!

*Suddha-sattva: l’essence de l’énergie interne du Seigneur constituée de connaissance spirituelle et de félicité. Elle est transmise par un éternel compagnon de Krishna dans le cœur du sadhaka, le dévot qui pratique la sadhana.

Edition: Syamarani Dasi
Traduction: Krishna-bhakti Dasi
Correction: Syamananda Dasa