Conférences

Séminaire de Sripada Vana Maharaja en France (avril 2002)

Sripada Vana Maharaja
France, avril 2002

Sripada Vana Maharaja a conduit un séminaire d’une semaine (du 13 au 20 avril) en Ariège. Cela se passait le matin chez Jagadish et Vasanti, et le soir chez Jayantakrid et Mani Manjari. 15 à 20 personnes en moyenne, jusqu’à 40 certains jours, sont venus écouter ses classes très inspirantes. Disciple de Srila Vamana Goswami Maharaja, Sripada Vana Maharaja est déjà venu plusieurs fois en France donner des séminaires sur la philosophie vaisnava, rafraîchissant dans notre esprit les enseignements de nos acaryas, et en particulier ceux de son siksa-guru et sannyasa-guru, notre Gurudeva, Srila Narayana Maharaja. Il vient en France sur sa demande, prêchant également dans différents pays d’Europe, ainsi qu’au Brésil. Les années précédentes, il avait conduit un séminaire sur Sri Manah Siksa (de Srila Raghunatha dasa Goswami), un autre sur Sri Madhurya Kadambini (de Srila Visvanatha Cakravarti Thakura), puis un sur Sri Bhajana Rahasya (de Srila Bhaktivinoda Thakura). Cette fois-ci, il a parlé sur le Sri Bhakti Rasamrita Sindhu Bindu (de Srila Visvanatha Cakravarti Thakura).

Comme à son habitude, Maharaja a commencé les classes par de nombreux bhajanas de Srila Narottama dasa Thakura, Srila Bhaktivinoda Thakura et autres acaryas, que l’on peut trouver dans le livre de chant Sri Gaudiya Giti-Guccha. Selon la tradition, les bhajanas sont chantés dans un certain ordre, commençant toujours par des chants d’hommages au maître spirituel, puis aux vaisnavas; ensuite on glorifie Sri Sri Gaura- Nitaï, puis Sri Krishna et enfin Srimati Radharani. Maharaja a incité tous les dévots présents à mener un bhajana. Il chantait lui-même généralement à la fin, glorifiant de tout son cœur Srimati Radhika, Radhe Radhe! Jaya Jaya Sri Radhe! Vrindavana Vilasini Radhe Radhe!

Le support de ce séminaire était donc le Bhakti Rasamrita Sindhu Bindu de Srila Visvanatha Cakravarti Thakura, qui n’est autre qu’une manifestation de Srila Rupa Goswami. C’est en fait un commentaire de son ouvrage, Sri Bhakti Rasamrita Sindhu, plus connu en France sous le nom de Le Nectar de la dévotion.

Nous remémorant les bases de la bhakti, Maharaja a rappelé que nous devons connaître le but de l’existence et nous engager intensément dans une pratique en vue de l’atteindre, car les Ecritures disent que cela caractérise précisément la vie humaine. Le sadhu a pour unique souci de répandre le message des sastras (Ecritures) et des acaryas (les sages de la lignée disciplique).

La compagnie des sadhus, une question de sukriti

Selon le Madhurya Kadambini, un autre ouvrage de Srila Visvanatha Cakravarti Thakura, sraddha est la ferme foi dans les sastras traitant de la bhakti et le désir sincère de suivre la sadhana décrite dans ces textes. Elle est définie dans le Caitanya-caritamrta (Madhya-lila 22.62) comme la conviction qu’en servant Krishna, tout devoir sera accompli. Ce n’est qu’après avoir accumulé nombre d’activités pieuses (sukriti) que l’on peut rencontrer des sadhus et recevoir cette sraddha. Sans la compagnie des sadhus, on ne peut savoir qui est Krishna.

Sri Krishna Se laisse entrevoir par l’intermédiaire des sadhus. C’est ainsi que lorsque la foi est établie, on continue à rechercher leur compagnie afin d’en savoir plus. Tout bhakta, qu’il soit sadhaka (aspirant) ou siddha (réalisé), reste toujours en compagnie des sadhus.

Dans le 3e chant du Srimad-Bhagavatam, Sri Kapiladeva dit à Sa mère Devahuti:

«Dans la compagnie des sadhus, l’écoute des descriptions de Mes gloires comble l’ouïe et le cœur. Elle libère de tout attachement à la matière, ainsi atteint-on successivement sraddha, la foi, puis rati (ou bhava), des sentiments spirituels s’éveillent, et enfin prema, le pur amour pour Ma personne. La bhakti passe donc graduellement de sadhana-bhakti à bhava-bhakti puis à prema-bhakti.»

Srila Gurudeva dit que tout le monde ne peut pas venir auprès des sadhus, car seuls ceux qui ont suffisamment de sukriti sont attirés à écouter leurs enseignements. Par bonne fortune alors, sraddha se manifeste dans leur cœur. «Krsna bhakti janma mula haya sadhu sanga: sadhu-sanga est la racine de la prema-bhakti (Caitanya-caritamrta, Madhya-lila 22.83). Sadhu-sanga est extrêmement puissant.

Quel sadhu-sanga?

Quel genre de sadhu faut-il fréquenter? Celui qui est pleinement abandonné à Krishna est un sadhu. Il se conforme parfaitement aux injonctions des sastras. Son cœur est clair et net de tout attachement matériel. Il est toujours plein d’amitié envers les autres, prêt à les aider.

Il y a deux sortes de sadhus:

Seule la compagnie d’un sadhu de la seconde catégorie permet d’atteindre krishna-prema, le pur amour de Dieu. Tel est le but de l’existence humaine: retrouver sa relation d’éternel serviteur du Seigneur, car c’est là la nature intrinsèque de tout être.

La fréquentation d’un sadhu de la première sorte, jnana marga, conduit à la libération impersonnelle, qui consiste à se fondre dans la radiance du Seigneur. Elle ne conduit pas à krishna-prema, l’amour de Dieu et la félicité de la relation personnelle avec Krishna.

Quand on a accumulé beaucoup de sukriti, Krishna permet que l’on rencontre des sadhus, et ceux-ci donneront sraddha, la foi en la bhakti. On désirera alors obtenir leur miséricorde pour progresser dans cette foi, et on prendra refuge en Sri Guru, un maître spirituel authentique, qui sémera dans le cœur la graine de la bhakti (bhakti lata bija ), éveillant la tendance naturelle à servir Krishna.

Selon le Madhurya Kadambini, qui décrit les étapes de la foi de sraddha à prema, la deuxième étape après sraddha est donc sadhu-sanga, qui permet d’accéder à la troisième étape, bhajana-kriya, la pratique (kriya) du bhajana (ou de la sadhana) en compagnie des sadhus

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Le sadhaka arrosera alors la graine de la bhakti qu’il a reçue du guru avec l’eau que représentent les neufs activités dévotionnelles principales:

nt les deux premières, sravanam et kirtanam.

Ainsi, les anarthas, ou attachements et obstacles au pur service d’amour de Krishna, disparaîtront (anartha-nivritti). Et par une pratique constante évitant toute offense, nistha (l’étape de la foi et de la pratique fermes) sera atteint. Le mental sera alors fixé sur le but de la sadhana, et la pratique sera stable. Un goût (ruci) s’ensuivra automatiquement pour la pure bhakti, puis un attachement profond pour Krishna (asakti). Les sentiments dévotionnels (rati ou bhava) représentent la floraison de cette plante de la bhakti. L’approfondissement de ces émotions transcendantales conduit à prema.

La bhakti se divise en 3 étapes:

La sadhana conduit en premier lieu à bhava, puis à prema; le but de l’existence est alors atteint.

Dans la voie de la bhakti, il y a deux sortes de sadhus:

Prahlada Maharaja, lui, est un pur dévot de la catégorie jnani-bhakta. Il ne ressentait pas le besoin de masser ou d’offrir de l’eau au Seigneur, pensant que Celui-ci est tout puissant et n’a aucun désir (il ne faut cependant pas confondre le jnani-bhakta et le jnani qui suit la voie du jnana).

Srila Rupa Goswami, dans son Bhakti Rasamrita Sindhu, explique que le désir de servir Krishna est basé sur une relation intime qui culmine dans un sentiment de possessivité envers Lui, mamata. Sans ce sentiment, il n’y a pas de pure bhakti. Hanuman pensait sans cesse: «Quand servirai-je mon ista-deva, Sri Rama?»

Gurudeva a donné l’exemple de 3 sortes de sevakas (serviteurs):

Hanuman est un uttama-sevaka. C’est un premi-bhakta, il est toujours anxieux de servir Sri Ramacandra: «Laksmana et Sita ont pris tous les services, je n’ai plus de raison de vivre!»

Le sadhu crée une impression (samskara) dans le cœur

Maharaja a cité Srila Bhaktivinoda Thakura qui stipule qu’il est très important de pénétrer les différents tattvas (vérités scripturaires, telles que krsna-tattva, jiva-tattva, maya-tattva, etc.) avant de vouloir comprendre rasa-tattva. Ainsi établirons-nous une fondation solide pour la construction du palais de l’amour divin. Car dans le cas contraire, vouloir savourer les rasas est seulement une imitation (sahajiya); on dérange alors la société. Il ne faut pas négliger d’étudier les tattva-siddhantas (conclusions) parce qu’on les trouve trop ardus. En faisant l’effort de comprendre, pour le plaisir de Krishna et du maître spirituel, comme un service, étant guidé par les sadhus, le cœur se nettoie des fausses conceptions et peu à peu la pure bhakti s’installe.

Srila Raghunatha dasa Goswami, dans son Stava Vali, dit que si l’on veut pénétrer dans vraja-rasa, madhurya-rasa, sringara-rasa, on doit suivre 3 principes: prendre refuge des pieds pareils au lotus de Srimati Radhika, de Vrindavana Dhama et des sadhus qui sont pleinement abandonnés à Sri Radha

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Une question est posée: «Les vaisnavas désirent humblement devenir un grain de poussière sous les pieds pareils au lotus des sadhus ou de Radha-Krishna. Puisque tout est animé dans le monde spirituel, quel est donc le service d’un tel grain de poussière?»

‘Devenir un grain de poussière’ fait en réalité référence à l’attitude humble, au sentiment du dévot. Dans la voie que suivent les rupanuga-vaisnavas, il s’agit d’imbiber les sentiments de tel dévot qui marche sur les traces de Rupa Goswami, Rupa Manjari, qui ressent parfaitement les émotions de Srimati Radhika. C’est ce qu’est venu enseigner Sri Caitanya Mahaprabhu. Pour ceux qui suivent l’humeur des rupanuga-vaisnavas, le but est de devenir la servante de Srimati Radharani sous la direction de Rupa Manjari. ‘Quand j’abandonnerai mes conceptions corporelles (mon faux-ego), alors je deviendrai Sa servante.’ Le sentiment d’être une servante exclusive de Radha remplacera l’identification au corps de matière, l’ego matériel. Cet état de conscience est né de la sadhana, qui éveille de plus en plus cette conscience. En s’absorbant 24h sur 24 dans ce sentiment, le sadhaka finira par réaliser sa véritable nature.

Maintenant nous pensons: «Je suis un homme, une femme, un sannyasi, un brahmacari…», mais peu à peu, ce sentiment se remplacera par «je suis la servante de Radha.» C’est très élevé, mais cela viendra graduellement. Lorsque les désignations matérielles disparaissent, l’identité spirituelle se manifeste. Les sadhus mettent cette impression dans le cœur. Le maître spirituel révèle cette identité quand l’abandon est total. A ce moment le cœur fond et prema s’imprime.

Krishna est akhila rasamrta murti

Srila Visvanatha Cakravarti Thakura commence son ouvrage par la même invocation propre à conférer d’heureux augures (mangalacarana) que Srila Rupa Goswami au début de son Bhakti-rasamrta-sindhu:

akhila rasamrta murtih prasmara
rucir uddha taraka palih
kalita syama lalito
radha preyan vidhur jayati

«Gloire au tout-puissant Seigneur Sri Krishnacandra, qui possède toutes les excellences et qui est la personnification de la félicité transcendantale caractérisée par les 12 rasas. Par la radiance de Ses membres, qui se répand dans toutes les directions, Il peut contrôler les yuthesvaris, les cheftaines des différents groupes de gopis, telles Taraka (qui représente vipaksa, un groupe de gopis rivales du groupe de Radha) et Pali (représentant tatastha paksa, un groupe de gopis neutres). Il a fait Siennes Syamala (représentant suhrta paksa, un groupe de gopis amies de Radha) et Lalita (appartenant au svapaksa, le groupe de Radhika). Et Il est le bien-aimé de Sri Radha (radha preyan). Etant sous le contrôle du prema de Srimati Radhika, qui est la personnification du mahabhava de toutes les yuthesvaris, Il est toujours absorbé à Lui inspirer l’amour qu’Elle Lui porte.»

Puis Srila Visvanatha Cakravarti Thakura glorifie Rupa Goswami, qui a écrit le Bhakti-rasamrita-sindhu et Ujjvala-nilamani. Rupa Goswami est le bienfaiteur de tous les dévots. Il connaît parfaitement le cœur de Sri Caitanya Mahaprabhu qui lui a tant donné à Prayaga, sur les berges du Gange. Rupa Goswami a manifesté le Bhakti-rasamrita-sindhu à partir du trésor de son cœur. Il est le réceptacle de la miséricorde de Mahaprabhu (kripa patra).

Les Vedas déclarent que Krishna n’est sous le contrôle de personne. Il est svatantra, purement indépendant. Cependant, Rupa Goswami explique que malgré cela, Il dépend de l’amour de Ses dévots.

Radha est le guru de Krishna

A Vrindavan, Krishna Se réjouit de tous les rasas. Mais Il n’est pas complètement contrôlé par sakhya (le rasa d’amitié) et vatsalya (le rasa d’affection parentale). Il n’est contrôlé que par madhurya-rasa et même plus précisément par le madhurya-rasa de Sri Radha, Son prema.

Srila Krishnadasa Kaviraja Goswami en donne la preuve dans le Caitanya-caritamrita (Adi-lila chap.4) en citant les paroles de Krishna: «Radhika premera-guru ami sisya-natha: Radhika est Mon guru dans les affaires d’amour. Elle me fait danser et Je danse selon Ses directives.»

Sri Radha Lui a aussi appris à jouer de la flûte. Elle Lui a appris tous les rasa-tattvas.

Maharaja illustre beaucoup ses enseignements avec des lilas emplis d’humour: Krishna demande à Radha: «Apprends-moi à faire mana (un sentiment de bouderie jalouse qui orne Radharani lorsque Krishna La déçoit).»

Elle Lui dit: «Il y a deux sortes de mana; essaie de comprendre: mana sans cause et mana avec cause. Commençons par mana avec cause. Dis-moi quelque-chose.»

Krishna lui dit alors: «Ton visage est pareil à la lune.»

Radha, n’appréciant pas la comparaison: «Comment! Tu compares Mon visage à la lune, qui croît de jour en jour et décroît ensuite pareillement! Tu veux dire que Mon visage enfle puis se dégonfle!? Et puis, la lune est née de l’océan qui est si salé qu’il est inutile, car on ne peut en boire une goutte. Tu critiques donc Mon père, de qui je suis née, en le comparant à l’océan!»

Elle est fâchée et Krishna ne sait plus quoi faire. Il va alors prendre refuge de Lalita et Vishaka, qui vont essayer d’arranger la situation: «Nous allons Te déguiser en paon.»

Ce divertissement a lieu à Varsana, en haut d’une colline où l’on peut se rendre et qui s’appelle Mor Kuti. (L’endroit où Radha S’est fâchée s’appelle Mana Gar. C’est une autre colline, où l’on se rend également pendant le parikrama de Varsana.)

A Mor Kuti, Krishna Se met à danser, et tous les paons se joignent à Lui. Toutes les gopis sont charmées. Lalita dit à Radhika: «Il y a un paon merveilleux qui danse sur la colline.»

Radha demande: «D’où vient-il?»

Lalita: «Peut-être vient-il des planètes édéniques…?»

Radha dit alors: «Moi aussi Je veux voir ce paon et danser avec lui.»

Les gopis déguisent alors Radharani en femelle paon, et lorsque Radha et Krishna, tous deux habillés en paon, Se rapprochent, mana s’en va et Ils S’embrassent. Toutes les gopis sont alors enchantées.

Ce lila illustrait mana avec cause. Lorsque la cause disparaît, mana disparaît aussi.

Mais Krishna demande à Radha: «D’accord, J’ai compris mana avec cause, mais comment est mana sans cause?»

Radha: «C’est très facile, Je vais T’apprendre. Chacun se tourne de son côté et on ne se parle plus.»

Krishna S’exécute. Le temps passe et Radha commence à être troublée. Elle pense alors: «Oh! Je Lui ai juste dit comment faire, pour Lui apprendre, mais voilà qu’Il le fait vraiment! Et je ne Lui ai pas appris à briser ce mana!»

Krishna a donc appris de Radha tous les rasa-siddhantas. C’est pourquoi Il dit: «Elle est Mon prema guru.»

Akhila rasamrita sindhu. Krishna est l’océan de tous les rasas. Radha est rasa murti, la personnification du rasa. Le Caitanya-caritamrita enseigne que Radha et Krishna sont Un, mais que lorsque Krishna veut savourer le rasa, Il prend 2 formes. Radha personnifie mahabhava. Krishnadasa Kaviraja Goswami dit: «L’essence de prema est bhava, et l’essence de bhava est mahabhava. Le rasa est en Krishna, c’est pourquoi Il est appelé akhila rasamrita murtih. Ce rasa est dans Son cœur, mais Il ne peut le goûter que lorsqu’il se manifeste à l’extérieur. C’est alors qu’il y a échange entre Radha et Krishna.» Sri Rupa a comparé Krishna à l’océan illimité (akhila) parce que dans ce monde, même l’océan que l’on croit illimité est en fait limité (khila). Il est empli de joyaux, mais dans le cœur de Krishna il y a toutes sortes de joyaux bien plus précieux, les rasas.

Selon rasa tattva, Radhika contrôle Krishna, cependant on peut voir aussi que parfois Krishna contrôle Radha. Telle est la variété des rasas. Tout est expliqué dans le Jaiva Dharma de Srila Bhaktivinoda Thakura. Krishna est la fontaine d’où émanent tous les rasas.

La bhakti dépend seulement de la miséricorde

On peut pratiquer la sadhana-bhakti pour chercher à atteindre le but, krsna-prema. Mais sans miséricorde, on n’obtiendra aucun résultat. Le sadhaka doit donc pratiquer la sadhana en implorant toujours la miséricorde de Gurudeva et des vaisnavas. Gurudeva explique qu’on peut lire et comprendre le Bhakti-rasamrita-sindhu, l’Ujjvala-nilamani, connaître tous les tattva-siddhantas, mais il est très difficile de comprendre la bhakti et de réaliser bhava et prema. Pourquoi? Parce que ce bhava viendra du cœur d’un pur dévot, uniquement par sa compagnie, en le servant.

krsna bhakti janma mula haya sadhu sanga
krsna prema janme, tenho punah mukhya anga

«La compagnie de dévots avancés est à l’origine du service de dévotion de Sri Krishna. Même après que l’amour latent pour Krishna (prema) se soit réveillé en l’être, la compagnie des dévots reste cependant le principe le plus essentiel.» (Caitanya-caritamrta, Madhya-lila 22.83)

Sadhu-sanga est la racine de krsna-prema. Maharaja a répété qu’on peut seulement comprendre à travers la succession disciplique. Les lilas sont parfois bien au-delà de la logique humaine.

Il a raconté, par exemple, l’histoire du lait qui voulait se suicider parce qu’il ne pouvait servir Krishna. Krishna buvait le lait de mère Yasoda et était pleinement satisfait. Le lait, quel qu’il soit, provient en fait de l’océan de lait. Or, dans krsna-lila, tout est personnifié et animé de sentiments dévotionnels, même le lait. C’est pourquoi, voyant qu’il n’était d’aucune utilité, il désirait se suicider en se jetant dans le feu, c’est-à-dire en débordant de son pot. Le voyant dans cet état, Yasoda enleva subitement Krishna de son sein pour courir l’empêcher de déborder. Mère Yasoda est bien plus forte que Krishna. Maharaja parla de la force de Putana, qui n’avait pu arracher Krishna de son sein lorsqu’elle tenta de L’empoisonner et qu’Il aspira son air vital, bien qu’elle eut la puissance de plusieurs éléphants. Mère Yasoda, par la force de son prema, L’enleva sans aucune difficulté et Le posa à côté, à Son grand mécontentement. C’était en fait pour Son bien. Yasoda, le cœur fondant de compassion, alla rassurer le lait: «Ne fais pas cela, je vais t’aider, tu pourras servir Krishna lorsque je ferai avec toi du burfi ou du sandesa.» Le cœur des purs dévots fond de compassion; ils veulent aider tous ceux qui ne pratiquent pas le bhajana. Ils pensent: «Je veux les servir tous, leur donner une chance de servir Krishna.»

Krishna délaissé, mécontent, Se dit: «Le lait est-il pour Moi ou suis-Je pour le lait?»

Définition de la pure bhakti, uttama-bhakti

Krishnacandra est notre ista-deva, l’objet de notre adoration. Ce n’est ni Narayana, ni Ramacandra, ni Dvarakadisa Krishna, mais seulement Radha-Kanta, le bien-aimé de Radhika. Il est radha-preyan, sous le contrôle de Radha. Krishna est ekanistha. Il n’a qu’une idée en tête: comment inspirer l’amour de Radha. Tous les rasas sont manifestés à partir de Radha. Elle peut donc combler tous les désirs de Krishna. Pourquoi alors y a-t-il tant de gopis? Krishnadasa Kaviraja explique dans le Caitanya-caritamrta que sans une multitude de bien-aimées, le rasa ne peut être savouré dans sa plénitude. Srila Rupa Goswami détaille ce tattva dans le Bhakti-rasamrita-sindhu et l’Ujjvala-nilamani.

Différents sastras définissent la bhakti. Il y en a 81 sortes. Mais dans son Bhakti-rasamrita-sindhu, Srila Rupa Goswami en donne une définition scientifique:

anyabhilasita sunyam jnana karmady anavrtam
anukulyena krsnanusilanam bhaktir uttama

«L’uttama-bhakti, c’est le flot ininterrompu de service dévotionnel favorable à Krishna, les efforts accomplis uniquement pour le plaisir de Krishna, avec les sentiments spirituels qui les accompagnent, sans aucune autre motivation, non recouverts par karma ou jnana.»

Les bhaktas sont de différents niveaux selon l’intensité de leur bhakti: kanistha, madhyama, uttama. L’uttama-bhakta réalise le cœur de son ista-deva et Le sert. La plus élevée des uttama-sevakas est Srimati Radharani. Tous les désirs de Krishna se reflètent dans Son cœur. Elle Le comble. Le Caitanya-caritamrta la glorifie dans le 4e chapitre de l’Adi-lila.

La bhakti mélangée, misra-bhakti, n’est donc pas la pure bhakti. On l’appelle bhakti parce qu’elle donne la possibilité d’aller vers la pure bhakti (uttama-bhakti ou svarupa-siddha-bhakti). Si la misra-bhakti est teintée de karma, on l’appelle karma-misra-bhakti. Si elle est teintée de jnana, elle se nomme jnana-misra-bhakti. Sans cette connaissance, on ne peut comprendre ce qu’est la pure bhakti.

Dans le Bhakti-rasamrita-sindhu, Srila Rupa Goswami définit 3 sortes de bhakti:

Aropa-siddha-bhakti

Ce sont les activités qui, parce qu’elles sont offertes au Seigneur, sont appelées bhakti. Elles relèvent de karma-misra-bhakti. On pense alors: «Je suis le propriétaire de ces choses, je peux en offrir à Krishna.» Krishna Lui-même dans la Bhagavad-gita prescrit: «D’abord, offre-Moi tous tes actes, toute austérité, quoi que tu fasses…» Mais à ce niveau, c’est une bhakti intéressée. On offre à Krishna pour une satisfaction personnelle, dans l’espoir de recevoir plus.

Dans la conversation entre Sri Caitanya et Sri Ramananda Raya, au cœur du Caitanya-caritamrta (Madhya-lila), le Seigneur demande à Ramananda Raya quel est le but ultime de l’existence. Lorsque ce dernier déclare qu’il s’agit d’offrir tous ses actes à Krishna, le Seigneur Lui répond que c’est extérieur, qu’il faut aller plus loin. Karma-misra-bhakti n’est donc pas de la pure bhakti. Jnana-misra-bhakti non plus, d’ailleurs. En effet, le jnana, la connaissance accumulée dans le cœur, prend 3 formes:

La 3e est à éliminer. Les 2 premières connaissances sont nécessaires, bien qu’à un certain niveau, lorsque la dévotion a mûri et que la relation avec Krishna est établie, on renonce aussi à cette connaissance, car elle se transforme en bhava: Krishna est mon ami, mon enfant, mon bien-aimé. Krishna n’est pas Dieu. Cette relation, comme si Krishna était un membre de notre famille, s’appelle lokika sat-bandhu-vat.

Maharaja nous avertit que, de sraddha à ruci, le sadhaka doit voir Krishna comme Dieu. Mais par l’association avec un raganuga-bhakta, une impression vient dans le cœur, par sa grâce, en le servant: Krishna est mon ami, mon enfant, mon bien-aimé.

Sanga-siddha-bhakti

Ce sont les efforts qui, parce qu’ils sont reliés ou favorables à la bhakti, lui sont assimilés. Mais éloignés de la bhakti, ils ne font pas partie de la bhakti. Ils sont des assistants (sangana). Par exemple, les 26 qualités vaisnavas, comme le pardon, la compassion, et même trinad api sunicena, l’humilité, le respect, la tolérance, etc., ne sont que des ingrédients favorables à la bhakti, car les mayavadis peuvent aussi posséder ces qualités. Ils chantent Hare Krishna, mais n’ont pas foi en Krishna, Sa forme, Son nom, Ses lilas. Par contre, dans trinad api sunicena, la 2e partie peut relever de la pure bhakti: kirtanya sada hari, chanter constamment les saints noms. Mais là encore, tout dépend de la conscience.

Si la bhakti est pure, les 26 qualités vaisnavas vont automatiquement se manifester dans le bhakta. Mais la plus importante, la 26e, est la porte de la bhakti. C’est saranagati, l’abandon total aux pieds pareils au lotus du Seigneur. Les 25 autres sont secondaires (tatastha). Elles aident à entrer dans suddha-bhakti, la pure bhakti.

Svarupa-siddha-bhakti, lorsque l’abandon est total

Prahlada Maharaja a glorifié les 9 membres de la bhakti: sravanam, kirtanam, smaranam, vandanam, arcanam, pada-sevanam, dasyam, sakhyam, atma nivedanam, mais ils ne font partie de svarupa-siddha-bhakti que lorsque l’abandon est total. Ce n’est que quand la bhakti est accomplie avec des sentiments spirituels de l’ordre de bhava qu’elle est pure. Cette bhakti est en fait la tendance éternelle du jiva. Svarupa-siddha-bhakti est pleinement manifestée dans le cœur de Sri Radha. Elle accomplit véritablement sravanam, kirtanam, etc…

Nous accomplissons aussi ces activités, mais la différence est dans le degré d’abandon. La bhakti dépend donc de notre tendance. Par la fréquentation des sadhus, en les écoutant, en les servant, les samskaras s’impriment dans le cœur. Il ne faut pas non plus penser que c’est une question d’âge, de pays, ou de temps passé à pratiquer la bhakti qui donne la qualification, car quelqu’un peut avoir atteint ruci et quitté son corps, puis être déjà revenu à ce niveau. Il ira alors très vite vers bhava et prema. Krishna arrangera sadhu-sanga pour cette personne.

Maharaja a cité Vritasura qui priait ainsi: «Je suis prêt à accepter n’importe quelle naissance, à avoir une famille, mais s’il Te plaît, que je ne sois pas attaché matériellement et que j’aie constamment la compagnie des sadhus.» On doit se sentir très fortuné d’avoir nous-mêmes sadhu-sanga. Lorsque le sukriti est mûr, Krishna envoie les sadhus chez nous. Ils nous montrent la voie et nous sommes libres de la suivre, de par la puissance d’indépendance dont Krishna nous a doté (svatantra-sakti). Krishna enseigna la Bhagavad-gita à Arjuna et lui conseilla de suivre cette voie, mais Il termina en lui disant: «Tu es libre d’agir comme il te plaira.»

Le verset anyabhilasita-sunyam…, baromètre de notre bhakti

Nous devons porter autour du cou le verset anyabhilasita-sunyam…comme baromètre de notre bhakti. Pour l’instant, nous pratiquons généralement de manière irrégulière. Dans le processus de sraddha à prema, c’est difficile d’atteindre nistha, le niveau intermédiaire (madhyama-adhikara) où le mental est stable. Nous restons au niveau d’anisthita-bhajana, oscillant entre les efforts sporadiques, le doute quant au renoncement nécessaire ou pas, la guerre contre les sens, le manque de détermination, les vagues de la complaisance résultant de notre bon karma ou que procure le progrès occasionnel…

Par hari-katha, les sadhus peuvent transmettre le goût supérieur qu’est ruci, au moins une goutte, qui donnera force et détermination à poursuivre le sadhana-bhajana jusqu’à nistha pour pouvoir atteindre pleinement ce ruci qui est le niveau où est établi le madhyama-bhakta.

Le baromètre permet de se situer. On peut observer son cœur et voir si nistha est atteint: est-ce que je chante 64 tours chaque jour, est-ce que j’assiste au mangala arati tous les matins?

Mais la sadhana seule ne procure pas bhava. Car bhava-bhakti dépend de la miséricorde de Krishna et de Son pur dévot. Il s’agit de désirer ardemment cette miséricorde, de la mendier. Nous devons pratiquer attentivement dans le but d’atteindre l’objectif: avoir les sentiments d’un nitya-siddha-vasi, un compagnon éternel de Radha et Krishna.

Ceto darpanam marjanam – le chant purifie le cœur. Mais anusilanam doit être compris. Silanam signifie la pratique spirituelle, et elle doit être anu, constante et guidée par un sadhu.

Bhava bhakti, le cœur fond

Comme expliqué précédemment, la bhakti se déroule sur trois niveaux. L’objectif du sadhaka (qui pratique la sadhana-bhakti) est bhava-bhakti. Ensuite viendra prema-bhakti. Lorsque bhava est atteint, des émotions spirituelles font fondre le cœur.

Les symptômes de bhava sont définis dans le Bhakti-rasamrita-sindhu:

Ce bhava provient du cœur d’un pur dévot. Le désir est alors intense de voir Krishna et de se lier avec un habitant du monde spirituel. On ne fera que ce qui est favorable à cette fin, rejetant tout ce qui est défavorable, en particulier la compagnie des femmes pour les hommes, celle des hommes pour les femmes, ainsi que les personnes trop attachées à la vie matérielle, et on rejettera particulièrement la compagnie des mayavadis.

Quand la miséricorde de Sri Guru vient dans le cœur

Le maître spirituel donne sa miséricorde lorsque le disciple réalise «mon Gurudeva est un pur dévot» et qu’il s’abandonne totalement à lui. De la même manière que la vache donne son lait spontanément, automatiquement dès qu’elle voit son veau arriver, plein d’amour et complètement dépendant d’elle, le guru donne sa miséricorde dans le cœur du disciple. Tout comme Brahma, qui, lorsqu’il fut créé, priait pour comprendre sa mission, entendit ‘tapas, tapas’, fit des austérités puis fut inspiré dans son cœur et réalisa tous les tattvas. Lorsque le cœur devient doux, le bhava des nitya-siddhas (compagnons de Radha-Krishna) s’y reflète. Le disciple est alors intimement convaincu que guru, vaisnavas et Krishna sont ses éternels bienfaiteurs.

Krsna-katha est si puissant qu’il n’est en fait pas différent de Krishna Lui-même. Lorsqu’on écoute krsna-katha de la bouche d’un sadhu, Krishna S’installe dans le cœur et le nettoie comme un ami qui viendrait à la maison et nettoierait lui-même une chaise poussiéreuse avant de s’asseoir sans vous demander de la nettoyer vous-même.

Chaque jour, il faut châtier le mental rebelle en douceur en lui donnant le médicament des sastras. C’est une manière de lui enseigner, de l’éduquer. «Chante les saints noms et abandonne-toi aux pieds pareils au lotus de Krishna.»

Srila Raghunatha dasa Goswami montre l’exemple dans son Manah Siksa:

«O mental, mon frère, je t’en supplie humblement, abandonne toute pensée matérielle égoïste afin de goûter l’amour incomparable qu’engendre le souvenir du maître spirituel, de Sri Vraja Dhama et de ses habitants, des vaisnavas, des brahmanas, des mantras-diksa et des saints noms du Seigneur. Prends refuge en Kisora-Kisori, Sri Sri Radha-Krishna, le jeune couple divin de Vraja.»

«Abandonne tout prajalpa ou discours sur l’impiété et la piété, sur la libération impersonnelle et même concernant Vaikuntha. Ne bois que le nectar décrivant Sri Krishna, Sri Caitanya, Sri Gurudeva et abandonne-toi aux pieds de Svarupa Damodara, de Rupa et Sanatana Goswamis.»

Les saints noms, pas d’autre moyen

Ce verset aussi doit être porté autour du cou, accompagné du verset trinad api sunicena:

harer nama harer nama harer namaiva kevala
kalau nasty eva nasty eva nasty eva gatir anyatha

«Dans cet âge de querelle et d’hypocrisie, le seul moyen de délivrance est le chant des saints noms du Seigneur. Il n’y a pas d’autre moyen, pas d’autre moyen, pas d’autre moyen.»(Caitanya-caritamrta, Madhya-lila 6.242)

1000 noms de Visnu = 1 nom de Rama; 3 noms de Rama = 1 nom de Krishna; 100 noms de Krishna = 1 nom de Radha.

Maharaja a expliqué que les bhajanas nourrissent notre chant du maha-mantra et il a aussi beaucoup chanté le nom de Radha. Il a répété que les sastras glorifient Radha-nama, qui rend si heureux. Même s’il est chanté en rêve, Krishna pense: «Que vais-Je donner à cette personne?» Il le considère comme un membre de Sa famille. Narottama dasa Thakura chante:

radhika carana renu bhusana koriya tanu
anayase pabe giridhari…

«Celui qui orne son corps de la poussière des pieds de lotus de Radhika atteindra facilement Giridhari.»

Et pour finir, Maharaja a chanté un court chant en hindi:

radhaji ke mana me, basu ghanesyama,
syamaji ke murli me radhaji ke nama

«Dans le mental de Radha réside Ghanesyama, dans la flûte de Syama, il y a le nom de Radha.»

Compte-rendu: Krishna Bhakti Dasi
Correction: Jayantakrd Das, Syamananda Das