Tridandisvami Sri Srimad Bhaktivedanta Narayana Maharaja
Volgograd, Russie, le 27 septembre 2004
Tout d’abord, du plus profond de mon cœur, j’offre mon hommage aux pieds pareils aux lotus de mon Gurudeva, Sri Srimad Bhaktiprajnana Kesava Gosvami Maharaja, et à ceux de mon siksa-guru, om visnupada Sri Srimad Bhaktivedanta Svami Maharaja.
Vous savez peut-être pourquoi je suis venu de Vrindavana, qui est si éloigné de ce pays qu’est la Russie. Lorsque je suis arrivé à l’aéroport de Moscou, les douaniers se sont si mal comportés envers nous que je me suis promis de ne plus jamais revenir en Russie. Mais, aujourd’hui, accueilli par plus de six cents dévots, j’oublie ce qui s’est passé à l’aéroport.
Vous connaissez la raison de ma venue ici:
sri-caitanya mano bhistam sthapitam yena bhutale
svayam rupah kada mahyam dadati sva-padantikam
«Quand donc Sri Rupa Gosvami m’accordera-t-il refuge à ses pieds pareils aux lotus? Ayant compris le désir le plus profond de Sri Caitanya Mahaprabhu, il fut capable d’établir Sa mission en ce monde, ainsi est-il très cher au Seigneur.» (Sri Prema-bhakti-candrika, Narottama Dasa Thakura)
Srila Rupa Gosvami connaissait l’état d’âme de Sri Caitanya Mahaprabhu. Celui-ci lui inspira dans le cœur ce qu’Il désirait goûter et distribuer, la raison pour laquelle Il était venu de Goloka Vrindavana en ce monde. Ce fut à Prayaga que Sri Caitanya Mahaprabhu insuffla Son dessein dans le cœur de Srila Rupa Gosvami. Ensuite, à Puri, Il demanda à Sri Nityananda Prabhu, Sri Svarupa Damodara, Sri Raya Ramananda et à tous Ses compagnons personnels d’accorder leur miséricorde à Srila Rupa Gosvami, afin qu’il puisse établir ici-bas le désir le plus cher du Seigneur. Inspiré par Caitanya Mahaprabhu et ayant reçu Sa grâce, Srila Rupa Gosvami écrivit le Bhakti rasamrita sindhu, Ujjvala nilamani, Lalita Madhava, Vidagdha Madhava et beaucoup d’autres livres.
Sri Caitanya Mahaprabhu n’est pas seulement Caitanya Mahaprabhu, mais Sri Krishna Lui-même, paré de la beauté et des sentiments de Srimati Radhika. Tout ce qu’Il ne put donner pendant Ses divertissements de Krishna, Il l’offrit en tant que Sacinandana Gaurahari.
Pour venir en ce monde matériel, Sri Caitanya Mahaprabhu descendit de Goloka-Vrindavana, Goloka-Svetadvipa, et Son but était d’apporter Krishna prema.
anarpita-carim cirat karunayavartinah kalau
samarpayitum unnatojjvala-rasam sva-bhakti-sriyam
harih purata-sundara-dyuti-kadamba-sandipitah
sada hrdaya-kandare sphuratu vah saci-nandanah
«Que le Seigneur Suprême, connu en tant que fils de Saci devi, soit situé transcendentalement au plus profond de votre cœur. Resplendissant de la radiance de l’or en fusion, Il est apparu dans l’Age de Kali par Sa grâce immotivée pour accorder ce qu’aucune autre incarnation n’avait jamais offert auparavant, le sentiment le plus sublime et rayonnant du service de dévotion, l’amour conjugal.» (Sri Caitanya caritamrita Adi-lila 1.4)
Il y a trois raisons internes à l’apparition de Krishna en ce monde, dont le propre désir du Seigneur; comprendre et savourer l’amour de Srimati Radhika. De plus, malgré Sa grande beauté et Son charme, Krishna ne pouvait S’apprécier Lui-même autant qu’Elle L’appréciait.
sri-radhayah pranaya-mahima kidrso vanayaiva-
svadyo yenadbhuta-madhurima kidrso va madiyah
saukhyam casya mad-anubhavatah kidrsam veti lobhat
tad-bhavadhyah samajani saci-garbha-sindhau harinduh
«Désirant comprendre l’amour glorieux de Radharani, les merveilleuses qualités qu’Il possède et qu’Elle seule savoure à travers Son amour, le bonheur qu’Elle ressent lorsqu’ Elle réalise la douceur de Son amour, le Seigneur Suprême Hari, richement empreint de Ses émotions, apparut du sein de Srimati Sacidevi, tout comme la lune se lève sur l’océan.» (Sri Caitanya-caritamrita Adi-lila 1.6)
Il voulait connaître et goûter tous les sentiments de Srimati Radhika. «Sri radhaya pranaya-mahima … » Il désirait découvrir la grandeur de Son amour, ce qui, en Lui, fait perdre la raison à Srimati Radhika, et la nature du plaisir qu’Elle éprouve en se souvenant de Lui. L’émotion qu’Il a pu savourer ainsi porte le nom d’unnatojjvala-parakiya-bhava.
Il voulait donner Sa miséricorde: «Karunayavartinah kalau samarpayitum unnatojjvala- rasam sva-bhakti-sriyam. Sva-bhakti-sriyam signifie manjari-bhava. C’est ce qu’Il fit. Mais s’Il ne voulait offrir que ce seul présent, pourquoi Srila Rupa Gosvami a-t-il écrit tant de livres, comme le Bhakti-rasamrita-sindhu et l’Upadesamrita? Pourquoi n’a-t-Il pas seulement traité du sujet de manjari-bhava, pour le monde entier et tous les dévots? C’est bien la question.
Il y a également une autre question: pourquoi Srila Rupa Gosvami n’a-t-il pas simplement écrit un seul livre expliquant: «Vous êtes tous des manjaris»? Tout le monde est-il au même niveau de bhakti ou bien à des stades différents? Il y a des millions de niveaux de dévotion et un seul manjari-bhava. Ce manjari-bhava est assurément notre objectif le plus élevé, mais Srila Rupa Gosvami a écrit dans son Bhakti- rasamrita sindhu:
sravanotkirtanadini vaidha bhakty uditani tu
yany angani ca tanyatra vijneyani manisibhih
«Les angas (différentes branches) de la bhakti tels que sravana (écouter), kirtana (chanter), sri guru-padasraya (accepter un maître spirituel authentique), et d’autres déjà décrits pour la vaidhi-bhakti, sont également nécessaires dans la raganuga-bhakti. Mais les sadhakas judicieux n’adopteront que les angas qui nourrissent leur bhava spécifique, en évitant les aspects qui le contrarient.»
Sripad Aranya Maharaja:
Les personnes qui ont réalisé Sri Krishna sont très réfléchies et philosophes. Elles sont parvenues à la conclusion que si l’on désire suivre raganuga-bhakti ou la voie du service de dévotion spontané, il faut adopter tous les angas de vaidhi-bhakti en commençant par l’écoute, le chant et le souvenir. Tous ceux qui pratiquent raganuga-bhakti doivent respecter les règles et les différents aspects inclus dans vaidhi-bhakti, à l’exception de quelques uns. Ils ne pratiqueront ni les mudras (technique gestuelle) ni le pranayama et ne méditeront pas sur les divertissements de Rukmini et Satyabhama avec Krishna à Dvaraka, parce que cela s’oppose au développement de leur attitude interne.
Srila Narayana Maharaja:
Dans son Bhakti-rasamrita-sindhu (1.2.295), Srila Rupa Gosvami a écrit:
sevasadhaka-rupena
siddha-rupenacatrahi
tadbhava-lipsunakarya
vraja-lokanusaratah
«Un dévot élevé, enclin au service d’amour spontané, doit se conformer aux actes du compagnon de Krishna à Vrindavana qu’il a choisi. Il doit accomplir son service et se comporter extérieurement comme un dévot qui adhère aux règles, et intérieurement, dans le secret de son cœur, selon la perfection de son service éternel.»
Il lui faudra emprunter la voie tracée par les vaisnavas rupanuga, dans leur forme sadhaka-rupena, en tant que pratiquants de la dévotion, et dans celle de siddha-rupena, leur forme totalement parfaite de compagnons éternels de Sri Sri Radha et Krishna.
Nous devons suivre les enseignements de Srila Rupa Gosvami en ce qui concerne les différents aspects de la bhakti et les règles prescrites. S’il est vrai que la rupanuga-bhakti ne naît pas à la lecture des sastras ou par le respect des règles et des lois, vous devez savoir que le désir ardent de l’obtenir résulte néanmoins de la nécessité d’adopter et de respecter les recommandations des sastras. Vous devez vous y soumettre, sous peine de ne causer que des troubles.
sruti-smrti-puranadi-
pancaratra-vidhim vina
aikantiki harer bhaktir
tpatayaiva kalpate
«Le service de dévotion offert au Seigneur sans considération des textes védiques autorisés que sont les Upanisads, les Puranas et le Narada-pancaratra n’est qu’une perturbation inutile dans la société.»
Il vous faut connaître la signification du verset commençant par: «Seva sadhaka-rupena siddha-rupena catra hi.» Le bhakta raganuga ou rupanuga adhèrera aux règles et principes de la bhakti comme l’a montré extérieurement Srila Raghunatha Dasa Gosvami, tandis que dans son cœur, il adoptera l’humeur de Rati Manjari (la forme de Srila Raghunatha Dasa Gosvami durant les lilas de Radha Krishna, en tant que servante de Srimati Radhika.) Ceux qui ne manifestent aucune avidité transcendantale, qui ne sont pas, autrement dit, au niveau de bhava-bhakti, ne pourront marcher dans les traces de Srila Raghunatha Dasa Gosvami.
Suivez toutes les instructions énoncées dans l’Upadesamrita. Si vous les «boycottez» votre bhakti sera seulement illusoire et vous induira en erreur. Essayez d’être fidèle à Srila Rupa Gosvami, car il est akanda-guru-tattva, le principe complet et indivisible du guru.
Sachez que tout le monde n’est pas au même niveau de bhakti, il diffère d’un individu à l’autre. Peut-on dire au néophyte dénué de sraddha: «Tu es une manjari et ne devrais chercher à atteindre que l’état d’âme d’une manjari.»? C’est là une idée fausse. Nous devons essayer de comprendre exactement, puis suivre attentivement le véritable sens de rupanuga. Celui qui possède ce désir intense montre les symptômes suivants:
ksantir avyartha-kalatvam
viraktir mana-sunyata
asa-bandhah samutkantha
nama-gane sada-rucih
asaktis tad-gunakhya
pritis tad vasati-sthale
ity adayo nubhavah syur
jata-bhavankure jane
«Lorsque la graine des émotions extatiques pour Krishna porte ses fruits, ces neuf symptômes se manifestent dans le comportement: le pardon, le souci de ne pas perdre de temps, le détachement, l’absence d’orgueil, l’espoir, la ferveur, un goût pour le chant des saints noms du Seigneur, l’attachement pour l’écoute du récit des qualités transcendantales du Seigneur, et l’affection pour les lieux où réside le Seigneur: un temple ou un lieu saint tel que Vrindavana. Ces symptômes sont appelés anubhava, signes secondaires d’extase. Ils sont visibles chez celui dont la graine d’amour pour Dieu a commencé à fructifier dans le coeur.» (Bhakti-rasamrita-sindhu 1.3.25-26)
Nityananda prabhu prêchait en tous lieux. C’est au cours d’une de Ses prédications que Jagaï et Madaï Le frappèrent à la tête, faisant couler Son sang, mais Il leur accorda quand même Krishna prema. Sa prédication s’étendit à tout le Bengale. Mais quel en était le propos? Est-ce qu’Il disait: «Oh, tu es une manjari!»? Non, Il n’a jamais fait cela.
Nityananda prabhu est akanda-guru-tattva. A-t-il ou non l’inclination d’une manjari? Oui, il est Ananga Manjari. On peut penser: «Il n’a pas l’état d’esprit d’une manjari et ne l’a pas enseigné, Il n’est donc pas guru, aussi ne lui obéirai-je pas. Je ne me soumettrai qu’à Srila Rupa Gosvami.» Celui qui pense de la sorte est un simulateur, offensant les pieds pareils au lotus de toute la guru-parampara à laquelle nous devons obéissance. Les parfaits prédicateurs du saint nom de Krishna connaissent les sentiments des manjaris, mais la plupart des gens n’ont pas les qualités requises pour en entendre parler.
Faites très attention à cela, ne commettez pas d’offenses aux pieds pareils au lotus des vaisnavas. Si quelqu’un dit: «Il y a une différence d’opinion entre Srila Gurudeva et Sripad Aranya Maharaja, alors je vais suivre Aranya Maharaja et non Gurudeva», qu’est-ce que cela veut dire? Ceci porte le nom de guru-avajna, défier l’autorité du guru, considérer le maître spirituel comme un être ordinaire et envier, de ce fait, sa noble et sublime position. C’est seulement par la grâce de Gurudeva que tel ou tel Maharaja connaît Rupa Gosvami et ce qu’est l’humeur d’une manjari. Si vous cultivez cette idée erronée, vous devez corriger vos sentiments sous peine de voir disparaître toutes vos «émotions transcendantales».
Comme je l’ai dit à tous, nous devons être prudents parce qu’à présent, un vent s’est levé qui souffle dans cette direction: «Nous n’allons rechercher que l’attitude des manjaris, et rien d’autre.» Ne pensez pas ainsi. Si véritablement le désir ardent de servir le couple divin Sri Sri Radha et Krishna a pénétré votre coeur, je répète que tous les symptômes suivants se manifesteront:
ksantir avyartha-kalatvam
viraktir mana-sunyata
asa-bandhah samutkantha
nama-gane sada-rucih
asaktis tad-gunakhyane
pritis tad vasati-sthale
ity adayo nubhavah syur
jata-bhavankure jane
«Lorsque la graine des émotions extatiques pour Krishna porte ses fruits, ces neuf symptômes se manifestent dans le comportement: le pardon, le souci de ne pas perdre de temps, le détachement, l’absence d’orgueil, l’espoir, la ferveur, un goût pour le chant des saints noms du Seigneur, l’attachement pour l’écoute du récit des qualités transcendantales du Seigneur, et l’affection pour les lieux où Il réside: un temple ou un lieu saint tel que Vrindavana. Ces symptômes sont appelés anubhava, signes secondaires d’extase. Ils sont visibles chez celui dont la graine d’amour pour Dieu a commencé à fructifier dans le coeur.» (Bhakti-rasamrita-sindhu 1.3.25-26)
aradhyo bhagavan brajesa-tanayas-tad-dhama vrndavana
ramya kacid-upasana vraja-vadhu-vargena ya kalpita
srimad-bhagavatah pramanam-amalam prema pumartho mahan
sri caitanya mahaprabhur-matam-idam tatradaro nah parah
«Le Seigneur Suprême Vrajendra-nandana Sri Krishna est le Seigneur que j’adore, et Sa demeure transcendantale, Sri Vrindavana-dhama est également digne d’adoration. La méthode la plus parfaite d’adoration de Krishna est celle des gopas-ramanis, les jeunes filles de Vraja. Le Srimad-bhagavatam en est la preuve incontestable et la meilleure autorité en la matière. Au-delà de dharma, artha, kama et moksha, ce Krishna prema est le cinquième et le plus élevé des objectifs de la vie humaine. Telle est l’opinion de Sri Caitanya Mahaprabhu. Nous en avons la plus haute considération, aussi n’éprouvons-nous aucun attrait ou respect particulier pour des opinions fallacieuses.»
Le Srimad-bhagavatam est la preuve immaculée en ce qui a trait aux divertissements transcendantaux du Seigneur Krishna. Mais y trouve-t-on la moindre mention explicite de l’humeur manjari? Non, et ce, malgré les nombreuses allusions qui y sont faites un peu partout dans l’ouvrage. Les noms «Srimati Radhika», «Lalita» ou «Visakha» n’y sont même pas cités directement. Pourquoi en est-il ainsi? Srila Vyasadeva ou Srila Sukadeva Gosvami ne connaissaient-ils pas ces noms? Au contraire, Srila Sukadeva Gosvami se serait évanoui à la seule prononciation du nom de Radha.
Puisque le Srimad-bhagavatam n’a pas ouvertement révélé l’humeur manjari, nous ne devons pas non plus le faire. Nous ne sommes pas plus importants que Sri Vyasadeva, Srila Sukadeva Gosvami, Srila Rupa Gosvami ou Sri Caitanya Mahaprabhu. Il nous faut garder cette inclination au manjari-bhava en notre cœur, à la manière d’une épouse qui a un amant et n’en montre rien à son mari. S’il en va effectivement ainsi en Inde, ce n’est pas le cas en occident. Les occidentaux peuvent avoir plus d’un époux à la fois, ce n’est pas grave même si cela se sait, mais en Inde, déclarer une liaison extra-conjugale engendrerait d’énormes problèmes.
Si vous pensez éprouver un profond attrait pour l’état d’âme d’une manjari, je vous demande de le garder intimement dans votre cœur afin que personne ne s’en doute. Sinon, très vite, vous commettrez des offenses. Gardez-le enfermé, comme du camphre. Si celui-ci brûle toutes portes grandes ouvertes, il s’évapore, mais si les portes sont fermées, son parfum s’intensifie. C’est une très bonne chose que vous possédiez vraiment ce désir, je l’apprécie énormément et vous bénis du fond du cœur. Mais si vous estimez le ressentir, gardez-le dans votre cœur et ne troublez pas les autres, ou alors, ils rechercheront de nombreuses compagnes pour s’adonner à une prétendue liaison parakiya (rapports illicites et immoraux avec le sexe opposé).
Ma requête est la suivante, ne soyez pas pressés, à en perdre la raison, d’être une manjari. Conformez-vous d’abord à la Sri Upadesamrita, puis aux autres écrits de Srila Rupa Gosvami. Vous pourrez ensuite vous élever graduellement jusqu’à la cime de l’arbre de la bhakti. N’essayez pas d’en atteindre d’un seul bond le sommet. Ou alors, vous tomberez, vous vous briserez les bras, les jambes, ainsi que le crâne. Faites attention.
Pendant la classe de ce soir, nous traiterons d’abord du verset: anyabhilasita sunyam donnant la définition de la pure bhakti, puis du Srimad-bhagavatam, avant d’aborder les doux divertissements de Krishna.
Conseillers d’édition : Sripad Madhava Maharaja et Brajanatha Dasa
Traduction: Narayani devi Dasi
Correction: Devaprastha Dasa